Le 25 avril 1960, le journal « Sud Ouest » révélait que des experts du Louvre avaient authentifié « Le Christ en croix » de la collégiale Saint-Vincent-du-Mas-d’Agenais comme étant un Rembrandt. Estimé aujourd’hui à 90 millions d’euros, ce tableau, exilé à Bordeaux depuis 2016, est enfin rentré au bercail le 24 mai 2022. Voici son histoire.
Une authentification qui fait la une
« Une œuvre magistrale de Rembrandt, un Christ en croix, vient d’être authentifiée au Mas d’Agenais, petite commune proche de Marmande », pouvait-on lire dans « Sud Ouest » le 25 avril 1960. Suite à une querelle de propriété entre la municipalité et la paroisse, une expertise au Louvre a confirmé que le tableau était un authentique Rembrandt daté de 1631 et signé des initiales R-H-L.
Si l’événement fait la une du quotidien, « il ne s’agit pas à proprement parler d’une découverte car l’existence du tableau était connue depuis longtemps et son origine soupçonnée puisqu’elle ornait autrefois l’église du Mas-d’Agenais. Mais à l’occasion de la séparation de l’Église et de l’État et après avoir été dûment inventorié, il quitta l’église pour le presbytère où il demeura jusqu’à nos jours », précise-t-il.
Un transport à Paris par le curé du Mas
Une œuvre aussi remarquable n’était évidemment pas inaperçue au fil des ans. On savait depuis longtemps qu’elle pouvait être de la main d’un peintre célèbre, mais les controverses étaient nées à propos du tableau, obscurci par une poussière séculaire. Lorsque la commune avait fini par parler de le vendre pour financer des travaux, la paroisse s’était opposée à ce projet et l’abbé Kelly, curé du Mas, avait décidé d’en avoir le cœur net et de soumettre la question aux compétences officielles.
Après avoir pris contact avec l’administration des Beaux-Arts à l’automne 1959, il avait mis le tableau dans sa voiture pour le transporter à Paris et le remettre au Louvre où il serait examiné et restauré. Tel fut le cas. « Le Christ en croix », six mois après son authentification et sa restauration au Louvre, avait retrouvé sa place dans la collégiale du Mas-d’Agenais le 2 avril 1960.
L’auteur présumé de cette crucifixion, une huile sur toile marouflée sur bois de dimensions 100 × 73 cm au sommet de forme arquée, était bel et bien le fameux peintre hollandais Rembrandt Van Ryn. Le maître de la manière dite « clair-obscur » montre déjà le Christ comme un homme chétif, défait, martyr, misérable, à l’opposé du corps glorieux peint par Rubens. Le Louvre gardera le chef-d’œuvre pendant six mois. Le tableau fut nettoyé et restauré par le grand spécialiste international de l’époque, M. Limard. Et le 2 avril 1960, il était de retour en Lot-et-Garonne, muni de tous les documents certifiant son authenticité.
Comment un Rembrandt s'est retrouvé au Mas-d'Agenais ?
En 1804, une famille Duffour, originaire du Mas-d’Agenais, partie depuis une génération à Dunkerque, aurait acheté cette toile dans une vente publique. Elle l’a envoyée au Mas-d’Agenais, en faisant don aux paroissiens en souvenir de son séjour dans le village. Une possible attribution du tableau à Rembrandt est évoquée dès 1850. En 1853, le curé de la commune, ayant de pressants besoins d’argent pour réparer l’église, a confié le tableau à Irénée de Luppe pour qu’il soit restauré et mis en vente au Musée Impérial du Louvre. La restauration terminée, le tableau avait réintégré sa place dans l’église sans être vendu. À la faveur de l’inventaire des biens des églises en 1906, le tableau était tombé dans l’escarcelle de la commune.
Un siècle caché derrière une armoire
Pendant un siècle, il avait séjourné sans histoire et sans protection dans l’église, sauf pendant la guerre de 1939-1945 où le curé l’avait emporté au presbytère. C’est le successeur du chanoine Gay, l’abbé Kelly, qui avait retrouvé après la guerre le tableau caché derrière une armoire et l’avait remis à sa place dans l’église.
Estimation et sécurité
Dix ans après son authentification, en 1970, le tableau sera estimé à 300 millions de francs, soit 45,7 millions d’euros. En 1988, après une tentative de vol, le coffre en bois dans lequel le tableau était présenté au public sera remplacé par un coffre métallique, muni d’un vitrage à l’épreuve des chocs, le tout protégé par un système d’alarme électronique.
Du Mas-d'Agenais au Louvre… puis à Bordeaux
En juillet 2011, le « Christ en croix » quitte une deuxième fois la collégiale pour monter à Paris, à l’occasion d’une exposition temporaire « Rembrandt et la figure du Christ » organisée par le Musée du Louvre, le Museum of Art de Philadelphie et l’Institut des arts de Détroit. L’exposition réunit plus de 80 œuvres de Rembrandt, dont « Les Pèlerins d’Emmaüs » et le tableau du Mas-d’Agenais. Ce dernier est présenté pour la première fois entouré des deux tableaux identiques de Jan Lievens et Jacob Baker qui, au XVIIe siècle, ont cherché à rivaliser avec Rembrandt. L’exposition connaît un succès considérable, avec des milliers de visiteurs quotidiens, avant que le tableau ne regagne le 18 juillet la collégiale Saint-Vincent.
Il y restera jusqu’en 2016. En septembre de cette année-là, constatant que sa vitrine de protection avait été détériorée et craignant pour sa sécurité, la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) prend la décision de transférer « Le Christ en croix » à Bordeaux, à la cathédrale Saint-André, fraîchement dotée d’une salle du trésor. Il y est précieusement conservé à titre transitoire, le temps des travaux dans la collégiale du Mas-d’Agenais.
Retour au bercail en 2022
Après avoir été successivement repoussé de 2019 à 2020, puis 2021, son retour s’est enfin effectué le mardi 24 mai 2022. Le tableau du maître néerlandais a retrouvé son écrin dans la collégiale du Mas-d’Agenais. Le site, qui a préparé activement la sécurisation de l’œuvre, sera vraisemblablement l’un des sites phares de la Nouvelle-Aquitaine pour les Journées du patrimoine 2022, les 17 et 18 septembre. Film, centre de médiation… La commune et le territoire du Mas axent désormais leur stratégie touristique autour de ce trésor. Depuis les années 1970, la valeur du tableau a doublé : l’huile du maître hollandais est aujourd’hui estimée à 90 millions d’euros.



