Alors qu'on célèbre, ce 23 mai, la Journée nationale en Hommage aux Victimes de l'Esclavage, Serge Romana, président fondateur du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98) et président de la Fondation Esclavage et Réconciliation, rappelle que le futur Mémorial, inauguré l'an prochain, incarnera « une mémoire assumée, capable de transformer une histoire de déshumanisation en une œuvre de transmission, de dignité et de fraternité ».
Un jardin mémoriel de 5 000 m² au Trocadéro
Au printemps 2027 sera inauguré, dans les jardins du Trocadéro, à Paris, le Mémorial national des Victimes de l'Esclavage colonial. Ce jardin mémoriel et immersif de plus de 5 000 m² portera les prénoms et noms de famille de 214 000 « nouveaux libres » guadeloupéens, guyanais, martiniquais, réunionnais et saint-Martinois. Ces noms ont été attribués après l'abolition du 27 avril 1848 à des hommes et des femmes jusque-là privés d'identité civile. Ils sont aujourd'hui ceux de leurs descendants, qui constituent désormais la majorité de la population de ces territoires. Au centre du jardin, sur une île symbolique appelée « l'île des esclaves sans nom », s'élèveront quatre colonnes de pierre de lave brute dédiées aux quatre millions d'hommes et de femmes qui vécurent en esclavage dans les colonies françaises sans jamais porter de nom de famille.
Ce mémorial ne sera pas un monument de plus dans le paysage parisien. Il constituera un tournant historique dans la manière dont la République française regarde le passé esclavagiste de notre pays. Pour la première fois, la nation choisira d'honorer publiquement non seulement l'abolition de l'esclavage, mais aussi les esclaves eux-mêmes. Car telle fut longtemps l'absence fondamentale de notre mémoire nationale : les victimes demeuraient invisibles.
Une révolution mémorielle
Pendant des décennies, l'histoire de l'esclavage colonial fut racontée principalement à travers le récit de l'abolition républicaine ou celui des grandes figures de la résistance. Les esclaves eux-mêmes restaient souvent relégués à une présence diffuse, sans visage, sans nom, et sans filiation possible. Dans les sociétés issues de l'esclavage, cette absence de reconnaissance a produit des conséquences profondes : rupture généalogique avec les ancêtres, fragilité du récit des origines, difficulté à construire une mémoire collective apaisée.
Paul Ricœur écrivait qu'« il n'y a pas d'identité sans récit, ni de récit sans mémoire ». Mais comment construire un récit lorsque les ancêtres ont été réduits à l'anonymat, lorsque le temps fondateur est un crime contre l'Humanité ? Comment faire société lorsque l'origine servile demeure frappée de honte ou de silence ?
À la fin des années 1990, un vaste mouvement mémoriel porté notamment par des associations antillaises de la région parisienne s'est attaché à répondre à ces questions. Cette mobilisation a profondément transformé les catégories à travers lesquelles l'esclavage était pensé dans l'espace public français. Dire publiquement : « Nous sommes des descendants d'esclaves » représentait alors une rupture majeure. Non pour enfermer une population dans une identité victimaire, mais pour restaurer une filiation historique et humaine longtemps niée. Il s'agissait d'affirmer que les esclaves n'étaient pas seulement des victimes anonymes de l'histoire, mais des aïeux auxquels il devenait possible de se rattacher avec dignité.
Cette révolution mémorielle s'est construite autour de plusieurs dimensions complémentaires : commémorative, introspective, généalogique et historique. La marche silencieuse du 23 mai 1998, qui rassembla 40 000 personnes à Paris, constitua un moment fondateur. Par son silence même, elle exprimait une volonté d'introspection et de recueillement à l'égard des victimes de l'esclavage. Elle donna naissance à un travail de mémoire inédit, centré sur les esclaves eux-mêmes. Cette mobilisation aboutit notamment à la reconnaissance de l'esclavage colonial comme crime contre l'humanité par la loi du 21 mai 2001, puis à l'institution, par la loi du 28 février 2017, d'une Journée nationale en Hommage aux Victimes de l'Esclavage, le 23 mai.
Mais ce travail ne fut pas seulement commémoratif. Il fut aussi introspectif. Des centaines de groupes de parole furent organisés autour des blessures héritées des sociétés esclavagistes : colorisme, atteinte à l'estime de soi, souffrances familiales, fragmentation des liens sociaux. L'esclavage cessait alors d'être uniquement un objet politique ou idéologique ; il devenait une clé de compréhension de certaines réalités contemporaines dans les sociétés françaises post-esclavagistes.
Un immense travail généalogique fut également entrepris dans les archives coloniales afin de retrouver les noms des anciens esclaves. Des centaines de bénévoles d'associations antillaises, guyanaise et réunionnaise consacrèrent des centaines de milliers d'heures à dépouiller registres de nomination, actes notariés et archives d'état civil pour retrouver l'identité des esclaves et reconstituer des filiations interrompues par le système esclavagiste. Ce travail permit de retrouver l'identité de près de 214 000 nouveaux libres. Il donna naissance à une démarche appelée « anchoukaj » – du créole chouk, « racine » – visant à réparer la désaffiliation historique produite par l'esclavage en redonnant à chacun un ancêtre nommé. Pour beaucoup, il devenait enfin possible de passer d'une mémoire abstraite à une mémoire incarnée.
Un aboutissement pour la réconciliation nationale
Le futur mémorial du Trocadéro est l'aboutissement de cette longue révolution mémorielle. En inscrivant dans la pierre les noms des nouveaux libres, la République reconnaît que ces hommes et ces femmes appartiennent pleinement au récit national. Elle affirme aussi qu'aucune réconciliation durable ne peut se construire sur l'effacement des victimes.
Mais ce mémorial ne célèbre pas seulement les victimes de l'esclavage ; il rend également hommage à la révolution abolitionniste. Car l'abolition de 1848 fut aussi l'expression d'un combat politique, philosophique et moral majeur porté par les idéaux des Lumières, les luttes des esclaves eux-mêmes et les combats des abolitionnistes. Le mémorial associe ainsi mémoire des victimes et mémoire de l'abolition dans une même volonté de réconciliation nationale. Il rappelle que la République ne se grandit pas en occultant ses zones d'ombre, mais en les affrontant lucidement.
À l'heure où de nombreuses sociétés sont traversées par des fractures mémorielles et identitaires, le Mémorial national des Victimes de l'Esclavage colonial propose une autre voie : celle d'une mémoire assumée, capable de transformer une histoire de déshumanisation en une œuvre de transmission, de dignité et de fraternité.



