Martine de Béarn, la figure oubliée derrière l'ambassade de Roumanie
Après la découverte de l'hôtel de Béarn, devenu ambassade de Roumanie en 1939, il est essentiel de s'attarder sur le parcours exceptionnel de sa première propriétaire, Martine de Béarn. Notre visite récente de cette représentation diplomatique, située dans le VIIe arrondissement de Paris, nous a permis d'explorer ce bâtiment chargé d'histoire, édifié à partir de 1895 sur commande de Martine de Béhague, comtesse de Béarn.
Une héritière au destin singulier
Martine-Marie-Pol de Béhague naît à Paris le 12 mars 1870. L'ouvrage de référence de Laure Stasi, Martine de Béhague, Comtesse de Béarn 1870-1939, Le Mécène oublié, publié aux éditions Emilewen en 2021, retrace avec précision sa vie. Cette somme de 562 pages, enrichie de 39 photographies personnelles, révèle l'héritage culturel et intellectuel d'une famille originaire du Brabant avant son installation en France.
Son arrière-grand-père fut conseiller du roi, son grand-père un agronome renommé, et sa grand-mère une protégée de Napoléon III. Octave de Béhague, son père, est le premier collectionneur de la lignée, amassant des manuscrits de Balzac et Vigny qui ornent toujours la somptueuse bibliothèque rotonde en chêne. Il épouse Laure de Haber, fille du richissime banquier juif Samuel de Haber du Bade-Wurtemberg.
Un mariage raté et une indépendance précoce
À 14 ans, Martine décrit déjà son caractère avec franchise : « Mon nez ne frappe que par son ampleur », « j'ai l'esprit moqueur et taquin, ce qui ne m'attire pas toujours l'amitié de ceux que je raille sans pitié ». Elle épouse le comte René de Béarn le 11 février 1890, union qui lui confère son titre mais s'avère rapidement un désastre. Dès 1894, elle prend son indépendance et se consacre pleinement à sa passion pour les arts.
Une collectionneuse d'exception
La rumeur lui prête une acquisition par jour. Sa collection comprend des estampes, des dessins et des toiles de maîtres comme Degas, Vlaminck, Bourdelle, Morisot, Cézanne, Renoir et Picasso. Parmi ses pièces les plus remarquables, le Portrait d'Alphonse d'Avalos de Titien, exécuté vers 1533-1535, acheté 800 000 francs et installé dans la bibliothèque. Ce tableau, légué à son neveu Hubert de Ganay, fut acquis par le groupe AXA en 1990 pour 60 millions de francs (environ 16,5 millions d'euros actuels), exposé au Louvre près de la Joconde avant de rejoindre le Getty Museum de New York.
Un carnet d'adresses prestigieux
Martine de Béarn acquiert une réputation dans le monde des arts et de la politique. Elle organise expositions et concerts dans la salle byzantine de son hôtel particulier, et son style audacieux, comme cette cape bleue en plumes de coq portée à l'opéra, fait sensation. Elle fréquente des artistes tels qu'Edgar Degas et Auguste Rodin, et côtoie les présidents de la IIIe République : Félix Faure, Paul Deschanel, Alexandre Millerand et Raymond Poincaré.
Proche des écrivains, elle entretient des relations avec Pierre Loti, Colette, Jean Cocteau, Gabriele D'Annunzio et Paul Valéry, qu'elle engage comme bibliothécaire personnel. Marcel Proust la mentionne dans À la recherche du temps perdu, notant avec subtilité : « J'ai appris dès l'âge de cinq ans qu'on ne dit pas le Tarn mais le Tar, pas le Béarn mais le Béar. »
Voyages et engagements
À bord de son yacht de 90 mètres, le Nirvana, elle parcourt le monde, rencontrant des figures comme l'impératrice chinoise Cixi en 1908. La Première Guerre mondiale met fin à ce train de vie fastueux. Elle transforme alors son hôtel parisien en centre de la Croix-Rouge, distribue des repas aux démunis et achète un château pour soigner les militaires victimes du gaz moutarde.
Après le conflit, elle se retire souvent dans sa villa « La Polynésie » à Hyères. Elle s'éteint le 26 janvier 1939 à Paris. Quelques mois plus tard, son hôtel particulier est vendu au roi de Roumanie, devenant l'ambassade que nous connaissons aujourd'hui, perpétuant ainsi l'héritage de cette mécène hors du commun de la Belle Époque.



