Publicité « Mariage du siècle » à Monaco (5/9) : 1600 journalistes du monde entier se bousculent pour l’union de Rainier III et Grace Kelly
Chaque jeudi, retrouvez un extrait de notre nouveau hors-série sur le mariage de Rainier III et Grace Kelly en avril 1956. Cinquième épisode : plus de 1600 journalistes, rédacteurs, photographes et cameramen se sont bousculés en Principauté pour couvrir l’événement. Une affluence inédite qui a provoqué des incidents… avant que tout ne rentre dans l’ordre.
Le 18 avril, « Nice-Matin » consacre l’intégralité de sa « Une » au premier jour des noces princières : c’est exceptionnel à l’époque, tout autant que la présence d’illustrations en couleurs.
Quiconque est déjà passé devant le maire, en robe blanche ou en costume trois-pièces, sait combien la préparation d’un mariage est stressante. Alors, imaginez lorsque la noce est un événement planétaire, suivi par plusieurs dizaines de millions de téléspectateurs, liant un chef d’État et une star de cinéma !
Une gestion médiatique compliquée
Si la gestion des prestigieux invités et des 100 000 visiteurs n’était déjà pas une sinécure, celle des médias fut un casse-tête, émaillé de vives tensions et de quelques incidents. Plus de 1 600 journalistes sont présents. Davantage que pour le couronnement de la reine Elizabeth II trois ans auparavant. Un chiffre jamais atteint – « pas même pour couvrir la Seconde Guerre mondiale », ironisent les chroniqueurs de l’époque. À Monaco, tout particulièrement, une telle déferlante médiatique est inédite. Une « Maison de la presse » a bien été aménagée dans l’École des garçons, afin d’accueillir les chasseurs de scoops, mais nul ne sait réellement comment gérer ces professionnels, arrivés cinq jours avant le jour J, littéralement assoiffés de récits et d’images exclusives.
« On aurait dit que je l’avais mis KO moi-même ! »
Les notes internes du Palais témoignent de l’agacement croissant du Prince. Une semaine avant l’union officielle, Rainier III s’emporte contre les télévisions américaines qui prévoient d’entrelarder la retransmission de la cérémonie avec des pubs pour produits de beauté. Le Souverain exige que, « trois minutes avant et trois minutes après la prise de vue », aucune « réclame » ne soit diffusée à l’antenne. Dans le même mouvement, lorsqu’il apprend que des cameramen envisagent des prises de vues aériennes, il interdit les hélicoptères. Le 13 avril, à 10 h 30, les reporters se mettent dans la roue de la Chrysler verte du Souverain qui se dirige vers Èze, avec sa promise, pour rendre visite à sa sœur Antoinette. Arrivés à la villa, ils demandent s’il est possible de « faire quelques images » des fiancés et de leur famille dans les jardins. Refus. Le couple pourrait-il, dans ce cas, faire une apparition à l’une des fenêtres ? Nouveau refus. Jusqu’à 15 heures, les journalistes, désœuvrés et frustrés, attendent que les futurs mariés ressortent de la propriété. Ce qu’il s’est passé ensuite a suffisamment marqué le Prince pour qu’il l’évoque plus de trente ans après : « Sur le chemin du retour, un des photographes qui nous suivaient sans arrêt s’est allongé sur la route. Il était étalé de tout son long. Je ne roulais pas vite, je l’ai vu de loin et je me suis donc arrêté. Erreur fatale. Tous ses amis se sont mis à prendre des photos et, le lendemain matin dans la presse, on aurait dit que je l’avais mis KO moi-même ! » S’agissait-il, comme l’a écrit Anne Ristori dans France Dimanche du 15 avril 1956, d’une simple « plaisanterie » ? Quoi qu’il en soit, elle n’est pas du goût du chef d’État qui décide, le soir même, d’interdire aux photographes l’accès du Palais et de la cathédrale le jour du mariage.
Bagarre devant le Sporting
C’est dans ce contexte qu’un nouvel incident éclate le dimanche soir – 15 avril – devant le Sporting-Club, où se déroule la première grande fête en Principauté. Il est notamment relaté le 17 avril dans Le Patriote de Nice et du Sud-Est. « L’arrivée du Prince et de Miss Kelly s’était passée sans difficulté, indique le quotidien. Les photographes qui n’avaient pas accès au Sporting attendaient depuis près d’une heure, sous la pluie battante, que la voiture arrivât. Les deux fiancés s’étant engouffrés précipitamment dans l’entrée, les reporters, qui n’avaient pas eu le temps de faire une seule photo, tentèrent de les suivre. Mais ils furent impitoyablement repoussés par la police. Deux photographes anglais roulèrent à terre avec leurs appareils et la bousculade menaçant de se transformer en bagarre, deux camions de CRS arrivèrent en renfort. Le calme fut rétabli peu après, [mais] le Prince parut fort courroucé. » Pendant plusieurs heures, les reporters sont maintenus à l’écart par un cordon d’agents en uniforme. Lorsque les fiancés ressortent, vers 1 h 30, un journaliste américain apostrophe l’ancienne égérie d’Alfred Hitchcock : « Mademoiselle Kelly, pensez-vous que la situation qui nous est faite ici est juste ? » L’automobile princière s’esquive sous les huées. Dans les jours qui suivent, la presse internationale se fait l’écho de la mauvaise humeur de ses envoyés spéciaux. Le 16 avril, le Daily Sketch fait un parallèle avec les usages britanniques : « La famille royale anglaise se dérange pour aider les photographes en posant pendant les cérémonies officielles, de façon à ce que tous aient une chance de prendre des clichés. [Alors que Rainier III], au lieu de se tenir radieux avec Miss Kelly lorsqu’on le lui demande occasionnellement, se précipite dans sa voiture. » On ne peut être plus clair : la presse reproche au Souverain de ne pas « jouer le jeu ».
« Est-ce que j’ai fâché ces gens-là ? »
La répétition du mariage, le lundi 16 avril à midi, est une nouvelle épreuve pour Rainier. Il faut chasser la demi-douzaine de photographes tapis dans les coins obscurs de la cathédrale. En fin d’après-midi, le jeune Prince décide de prendre le taureau par les cornes. Il convie au Palais un reporter de De Telegraaf, l’un des principaux quotidiens néerlandais, et s’enquiert des incidents de la veille : « Est-ce que j’ai fâché ces gens-là ? Si j’ai fâché quelqu’un, ce n’était pas dans mon intention. » Il poursuit sur le ton de la confidence : « Grace et moi, nous aurions préféré nous marier dans une simple petite église de campagne [...] Si nous pouvions seulement nous échapper et nous marier sans toutes ces histoires. [...] Mais c’est impossible. Mon peuple attend que je me marie, je ne pouvais pas le décevoir. » En 1989, il livrera un témoignage similaire à son biographe Jeffrey Robinson : « Ce n’était vraiment pas drôle. Grace n’arrêtait pas de me dire que nous devrions nous sauver et nous marier dans une petite chapelle de montagne. En fait, j’aurais bien aimé, moi aussi. C’est la seule chose qui nous aurait vraiment plu à tous les deux. [...] Cela ne fait aucun doute, on a beaucoup trop parlé [de ce mariage]. »
« Un Oscar de l’imagination aurait dû être décerné »
Le 17 avril au matin, alors que De Telegraaf publie l’interview exclusive de Rainier, ce dernier se résout à confier la gestion des médias à un spécialiste. Morgan Hudgins, chef de la publicité de la MGM, est chargé d’éteindre l’incendie. L’homme pose aussitôt le principe d’une conférence de presse quotidienne, en français et en anglais. Il organise des séances photos. L’ambiance s’améliore instantanément. Pas au point, tout de même, d’assagir ceux que l’on nommera bientôt les « paparazzi ». Le jour du mariage religieux, dès cinq heures du matin, la cathédrale de Monaco « a été passée au peigne fin, car les journalistes sont capables de tout, raconte l’historien Jean des Cars. Certains [...] se sont fait passer pour des cousins des Kelly ; il y en a même qui ont revêtu une soutane avec aube pour prétendre être l’un des officiants autour de l’autel. Un Oscar de l’imagination aurait dû être décerné. »
Dans les colonnes des journaux, le ton change. La presse applaudit, avec plus ou moins d’emphase, un événement célébré sur les cinq continents. Le Parisien libéré évoque un mariage « féerique ». L’Aurore célèbre le charme de Grace, « un de ces êtres rares pour qui les contes de fées peuvent, d’un coup de baguette magique, devenir des réalités ». Le quotidien salue la « grande sagesse » de Rainier qui choisit son épouse « selon son cœur sans sacrifier au devoir d’État. »
Au cours de la seconde quinzaine d’avril, les kiosques sont littéralement couverts de magazines promettant, tous, « les plus belles photos », « le récit exclusif », des « révélations » sur ce que l’on nomme déjà le « mariage du siècle ». Un examen de ces milliers d’articles révèle, a posteriori, combien certains rédacteurs ont pu se montrer approximatifs sur la relation des faits… Au final, les actualités de Pathé-Journal résument assez fidèlement la perception des journalistes de l’époque : « Ainsi se termine, dans l’enthousiasme et dans la joie, un événement qu’une publicité excessive avait bien failli dénaturer. Par bonheur, des gestes aussi charmants, aussi vrais que celui de la Princesse faisant l’hommage de son bouquet de mariée à la sainte patronne de la Principauté, l’attitude toujours digne du prince Rainier, le sourire retrouvé de Grace, ont forcé la sympathie générale. » Et c’est peut-être là que réside le véritable miracle de ce mariage : malgré l’incroyable barnum médiatique, en dépit des centaines de micros, d’objectifs et de caméras braqués sur le jeune couple, la sincérité de leurs sentiments a fini par émouvoir le monde entier.



