Redécouvrir Bordeaux avec un regard neuf grâce à un guide insolite
Un livre a transformé notre perception de Bordeaux, cette ville que l'on croit connaître par cœur après y avoir vécu ou séjourné fréquemment. Le touriste qui débarque se précipite généralement vers les monuments emblématiques, négligeant les petites histoires qui se nichent dans les recoins. Même les habitants finissent par ne plus prêter attention aux détails qui font pourtant le charme de la cité girondine.
De l'habitude à la curiosité retrouvée
Certains monuments conservent certes leur pouvoir d'émerveillement, mais progressivement, on cesse de remarquer le reste. On traverse la ville sans s'arrêter devant un vestige de mur d'enceinte, une vieille pierre, une cloche ou un nom de rue évocateur. On ne s'interroge plus sur ce qui compose le paysage bordelais.
Le livre de Philippe Prévôt, « Bordeaux. Petits secrets et grandes histoires. Guide du promeneur curieux », nous a métamorphosés en explorateurs urbains. Sans pouvoir égaler les connaissances de cet homme d'archives passionné, nous pouvons suivre ses pas, avec une excellente excuse pour lever les yeux et ralentir le rythme, déconnectés du tourbillon urbain.
À la recherche des trésors cachés
Le guide en main, l'imagination en éveil, nous partons à l'assaut de la ville. Notre excursion commence depuis la rive droite, où la vue sur Bordeaux est particulièrement belle, en empruntant le Bato, le tramway fluvial.
À peine débarqués, nous cherchons les plus vieilles maisons de Bordeaux. Des demeures médiévales existent bel et bien, malgré les reconstructions des XVIIIe et XIXe siècles qui en ont fait disparaître la plupart. La plus ancienne se trouve, ironiquement, au fond de l'impasse Rue-Neuve. Il s'agirait d'un oustau (hôtel en gascon) du XIVe siècle, seul exemple de demeure patricienne ayant survécu.
Une autre miraculée se dresse de l'autre côté du cours Victor-Hugo, à l'entrée de la rue Pilet. Cette maison présente une structure typique de son époque, avec des poteaux de bois soutenant des façades ornées de croix de Saint-André appelées « croisettes ».
L'histoire sous nos pieds : les pavés bordelais
Cette incursion dans le secteur nous incite à regarder où nous marchons. Sous nos pas, des pavés chargés d'histoire. « En 1669, une délibération de la Jurade de Bordeaux obligea les riverains à financer le pavage devant leur habitation », révèle le guide. Cette mesure visait à améliorer l'écoulement des eaux de pluie.
D'abord constitués de pierres de lest abandonnées par les navires sur les quais, les pavés furent ensuite extraits des carrières de grès quartzeux des environs et transportés par voie d'eau puis par chemin de fer. « Marcher dans les rues de Bordeaux, c'est accomplir un véritable voyage dans les couleurs, l'espace et les temps géologiques », nous confie Philippe Prévôt.
Sculptures insolites et enseignes oubliées
Regarder autrement, c'est aussi accepter de se perdre dans les allées du temps, de jeter un œil par une porte entrouverte, de revenir sur ses pas pour mieux bifurquer, de se laisser captiver par une vieille enseigne de métier ou une sculpture.
À l'angle de la rue du Pas-Saint-Georges et de la rue Millanges, un renard tenant un volatile dans sa gueule intrigue les passants. Cette statue rappelle une chanson populaire de Saxe, région natale d'un pelletier (ancien nom du fourreur) qui s'installa dans cet immeuble après Jean Gallien, réputé pour ses manteaux de fourrure.
Un peu plus loin, rue Bouffard, un macaron sculpté représentant un pierrot à la collerette gaufrée et au regard pénétrant hypnotise les observateurs. Dans cet immeuble prospérait la maison Tisné, où l'on louait costumes et déguisements confectionnés sur place.
Prendre de la hauteur pour mieux observer
Nous décidons de prendre un peu de hauteur, tant sur le plan visuel que mental. Direction la tour Pey-Berland. En chemin, notre manuel du singulier nous apprend que la place Saint-Pierre n'existait pas il y a cent cinquante ans, car des immeubles venaient tutoyer la façade de l'église. Nous découvrons également que la Maison écocitoyenne était autrefois un bureau d'embauche des dockers du port, et que la croix gothique de la place Saint-Projet, datant du XVe siècle, fut d'abord une croix de cimetière avant de devenir une croix de carrefour, dont il ne reste que deux exemplaires à Bordeaux.
Nous passons régulièrement devant la tour Pey-Berland sans avoir jamais remarqué l'inscription en latin située sur sa face nord, une adresse aux passants et admirateurs. D'autres ont compté les 233 marches irrégulières menant aux terrasses. Ce site historique classé mérite assurément une (re)visite.
Le panorama tient ses promesses, mais cette fois, nous décidons de regarder aussi en bas, pas seulement au loin. Nous discernons nettement les vestiges de l'abside médiévale d'une église fantôme que la façade du numéro 17 masque parfaitement aux passants.
Le carillon méconnu de l'hôtel de ville
Comme un écho à notre découverte religieuse, nous entendons les cloches sonner l'heure du goûter. Pas celles de la tour, réservées à l'angélus et aux grands événements religieux, ni la Grosse Cloche, porte du rempart médiéval et beffroi de l'ancien hôtel de ville, qui ne retentit que rarement. Il s'agit des cloches du carillon de l'hôtel de ville, visibles depuis la tour ou la place, mais que nous n'avions jamais remarquées.
Les deux petites cloches latérales qui sonnent les quarts d'heure datent de 1864 et portent l'écusson de la ville. La cloche centrale, fondue pour l'église Sainte-Colombe, date de 1663. Épargnée par les fontes ordonnées sous la Révolution, elle sonne désormais les heures civiles. Nous aimons décidément tourner les pages de ce livre passeur d'histoires.
Note : « Bordeaux. Petits secrets et grandes histoires. Guide du promeneur curieux », de Philippe Prévôt et Richard Zéboulon, aux Éditions Sud Ouest, 192 pages, 20 €.



