Bordeaux, port morutier historique et ses traditions maritimes
Bordeaux a occupé une place prépondérante dans l'histoire maritime française en tant que l'un des plus importants ports morutiers du pays. Cette activité économique majeure s'appuyait sur des infrastructures dédiées, notamment les sècheries situées à Bègles, et bénéficiait du dynamisme de ses armateurs locaux. La pêche à la morue constituait alors un pilier de l'économie portuaire, avec des campagnes qui duraient plusieurs mois au large des côtes canadiennes.
Le Grand Pardon des Terre-Neuvas : un rituel maritime solennel
Chaque année au mois de février, une cérémonie traditionnelle se déroulait dans le port de Bordeaux : le Grand Pardon des Terre-Neuvas. Ce rituel consistait à bénir les chalutiers et leurs équipages avant leur départ pour les dangereuses campagnes de pêche à Terre-Neuve. Les Terre-Neuvas, ces navires spécialisés dans la pêche à la morue, étaient rassemblés dans les bassins à flot, souvent devant la base sous-marine, créant un spectacle maritime impressionnant.
Les archives photographiques de Sud Ouest nous permettent de revivre ces moments historiques, comme le 7 février 1954 ou le 10 février 1952, où des foules considérables se pressaient sur les quais pour assister à ces cérémonies. Le baptême des navires représentait un événement capital dans la vie des marins et de leurs familles, mêlant solennité religieuse et traditions populaires.
La présence bretonne et les traditions folkloriques
Une caractéristique marquante de ces cérémonies était la forte présence bretonne. De nombreux membres des équipages des Terre-Neuvas étaient en effet des marins originaires de Bretagne, ce qui expliquait la participation active de groupes folkloriques bretons sur les quais bordelais.
Lors de ces événements, on pouvait observer des danseurs et chanteurs en tenue traditionnelle, ainsi que des sonneurs de biniou, la cornemuse bretonne. Le groupe de sonneurs de la Kevrenn-Alré (« la section d'Auray » en breton) se produisait régulièrement, apportant une touche musicale distinctive à ces rassemblements maritimes. Les coiffes traditionnelles bretonnes ajoutaient également une dimension visuelle remarquable à ces cérémonies.
Les navires et les personnalités présentes
La flottille des Terre-Neuvas rassemblait des chalutiers aux noms évocateurs comme le Louis-Legasse, le Magdalena, l'Annita, le Bassilour, l'Islande, le Finlande, le Jutland, le Président-Hauduce et le Pierre-Vidal. Ces navires étaient concentrés dans le bassin n°1 des docks, offrant un panorama maritime impressionnant aux spectateurs.
Parmi les personnalités officielles participant à ces cérémonies, on reconnaissait souvent le maire Jacques Chaban-Delmas, entouré d'officiels ecclésiastiques et militaires. Monseigneur Richaud et le secrétaire d'État à la marine marchande saluaient également les groupes folkloriques, soulignant l'importance institutionnelle de ces événements. Un navire militaire participait parfois aux cérémonies, ajoutant une dimension protocolaire à ces rassemblements.
L'ambiance populaire et les animations
Le public présent lors de ces Grands Pardons était particulièrement hétéroclite, rassemblant des familles de marins anxieuses du départ de leurs proches, des marins eux-mêmes, des militaires, des badauds curieux et des membres de groupes folkloriques. La foule se massait sur tous les ponts des navires et sur les quais, ne voulant rien manquer de ces moments solennels.
Parmi les animations les plus appréciées figuraient les chants de marins, qui résonnaient sur le port, créant une atmosphère à la fois festive et recueillie. Les officiels étaient parfois transportés en pinasse auprès de la poupe de chaque navire pour procéder aux bénédictions, ajoutant un élément spectaculaire à ces cérémonies.
Un patrimoine maritime aujourd'hui disparu
Ces photographies historiques nous montrent également des installations portuaires des bassins à flot qui ont aujourd'hui disparu, dans un quartier de Bordeaux profondément réaménagé depuis. Le Grand Pardon des Terre-Neuvas représente ainsi non seulement un rituel maritime traditionnel, mais aussi un témoignage précieux sur l'évolution urbaine et portuaire de la ville.
Ces archives visuelles nous permettent de comprendre l'importance économique, sociale et culturelle de la pêche à la morue pour Bordeaux et sa région, ainsi que les traditions maritimes qui accompagnaient cette activité dangereuse mais vitale pour de nombreuses familles.



