Des champs à perte de vue
Avant les tours, Berthe ressemblait davantage à une campagne qu'à un quartier de ville. Quelques modestes maisons de campagne étaient dispersées au milieu de champs à perte de vue. Les anciens se souviennent d'une vaste plaine agricole où l'on cultivait des artichauts, des choux-fleurs, tandis que les arbres fruitiers et les oliviers ponctuaient le paysage. Au milieu de ces étendues subsistaient parfois d'étranges trous dans le sol. Hérités de la Seconde Guerre mondiale, ils servaient souvent de dépotoirs où les habitants venaient jeter leurs détritus.
Selon plusieurs témoins, le dernier champ de blé de Berthe occupait l'emplacement de l'actuel stade Raymond Januzzi. Plus loin, là où se dressent aujourd'hui la place Renaudel et ses alentours, se trouvait un élevage de cochons. Les anciens évoquent également une petite chapelle en bois, connue sous le nom de chapelle Saint-Jean, à proximité de l'emplacement de l'actuelle mairie annexe.
La marmotte de Berthe
Certains récits relèvent presque de la légende locale. Freddy est venu partager celui qui l'a le plus marqué. « Moi, j'ai connu le temps de la marmotte de Berthe. » L'histoire débute lors d'une transhumance. Des éleveurs découvrent un bébé marmotte en train de téter une brebis. Touchés par la scène, ils décident de recueillir l'animal et le ramènent à Berthe. La marmotte devient rapidement une figure familière du quartier. « La bête n'avait plus jamais hiberné. Pire, elle s'était faite animal de garde. Il suffisait d'approcher du jujubier pour qu'elle se mette à siffler et qu'on voie la propriétaire arriver en courant. Ce fut fini le temps des jujubes gratuits. »
Les enfants des champs
Roger est né à Berthe en 1946. Son père travaillait aux chantiers navals tandis que sa mère s'occupait du foyer. Il pense aujourd'hui être le seul habitant encore présent à être né à domicile dans le quartier. Plus de soixante-dix ans plus tard, les souvenirs restent intacts. « Il y a toujours ce monde derrière mes paupières. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ces champs et cette vie. »
Avec l'arrivée des premiers immeubles, le quotidien change. Les anciens se souviennent encore du gardien circulant sur sa mobylette bleue, prêt à rappeler à l'ordre les enfants qui traversaient les pelouses ou faisaient du patin à roulettes dans le hall du Floréal.
Pour certaines familles, cette transformation fut plus douloureuse encore. Sylvie raconte que sa mère, qui vivait de l'agriculture, a été expropriée de ses terres pour laisser place à un immeuble. Relogés dans ce même bâtiment, ses proches ont vu disparaître le monde qu'ils avaient toujours connu. « Il y a eu beaucoup de malheur », confie-t-elle.
1962, l'arrivée des rapatriés
L'été 1962 marque un tournant pour la ville. Après l'indépendance de l'Algérie, la ville voit arriver chaque jour des dizaines de rapatriés d'Afrique du Nord. Les hôtels se remplissent rapidement, des familles sont hébergées chez des particuliers et les services municipaux tentent de faire face à un afflux inédit de nouveaux habitants. Quelques années plus tard, La Seyne comptera plusieurs milliers de rapatriés installés sur son territoire.
C'est dans ce contexte que grandit Martine, au Floréal, dans la cité Berthe. Ses parents arrivent en France en 1962, comme tant d'autres familles contraintes de quitter l'Algérie dans l'urgence. Soixante ans plus tard, elle se souvient encore de l'accueil réservé à sa mère lorsqu'elle sollicite un logement. « Les pieds-noirs ont été très mal accueillis. On a dit à ma mère que c'était une honte de faire un enfant dans ces conditions. Vous n'avez pas de logement, vous en demandez un et en plus vous êtes enceinte et même pas française. » Une phrase qui la révolte encore aujourd'hui. « Pourtant, les rapatriés d'Afrique du Nord étaient français. L'Algérie était française. Ma mère en a pleuré. »
Pour beaucoup de rapatriés, la blessure est double. Celle de l'exil, d'abord. Celle du regard porté sur eux ensuite. Martine se souvient aussi d'une autre scène qui a marqué sa famille. Un jour, quelqu'un traite sa mère de « bouseuse ». La réponse ne se fait pas attendre. « Comment ? À Alger, tout était neuf. Nous vivions dans un beau quartier. Vous n'avez même pas de latrines chez vous, et ce sont nous les bouseux ? »
À Berthe, alors en plein développement, les familles rapatriées vont pourtant trouver leur place. Aux côtés des ouvriers des chantiers navals, des familles venues d'Italie, d'Espagne ou encore du Maghreb.
1990, la fin d'un monde ouvrier
Au début des années 1990, Berthe entre dans une nouvelle époque. Le quartier, construit plusieurs décennies plus tôt pour accompagner l'essor de La Seyne-sur-Mer et loger les familles ouvrières, a profondément changé de visage. Les grandes tours dominent désormais le paysage et la crise économique qui suit la fermeture des chantiers navals en 1989 commence à produire ses effets.
Pour certains habitants, la transformation est brutale. Sylvie, qui a grandi à Berthe, garde le souvenir d'un quartier qui s'est densifié au fil des années. « À la construction des tours, j'avais la sensation d'étouffer. » Peu à peu, le quartier qui symbolisait l'ascension sociale des familles de travailleurs devient le visage des difficultés économiques de la ville.
Lorsque Christelle arrive de Toulon en 1994, elle découvre un univers bien différent de celui qu'elle connaît. « Tout était trop grand. Des tours immenses. Je n'arrêtais pas de me perdre. Le quartier avait une mauvaise image. On y parlait de drogue, d'émeutes. »
La situation atteint un point de rupture en novembre 1997. Après la mort d'un jeune homme de 18 ans lors d'un accident impliquant un policier municipal hors service, plusieurs nuits de violences éclatent dans la cité. Des voitures sont incendiées, des équipements publics dégradés et d'importants renforts de police sont déployés. Pour la première fois, Berthe fait la une des médias nationaux. « C'est à cette époque que beaucoup de familles qui en avaient les moyens ont déménagé », se souvient un ancien habitant.
Au fil des années 2000, de nouveaux ménages aux revenus modestes s'installent dans les logements laissés vacants. Le quartier poursuit alors sa transformation démographique, tout en restant l'un des plus peuplés de la commune.



