La redécouverte d'une cité mythique aux portes de l'Iran
À une quinzaine de kilomètres de la frontière iranienne, non loin de la cité de Bassorah en Irak, le site de Jebel Khayyaber a longtemps conservé ses mystères. Dans cette plaine désertique où l'archéologue John Hansmann avait identifié en 1960 une impressionnante muraille de pierre, se dressait-elle vraiment l'ancienne Alexandrie sur le Tigre, comme le supputait le chercheur britannique ?
Un site longtemps inaccessible
Rendue inaccessible pendant des décennies en raison de la guerre Iran-Irak puis de la situation sécuritaire critique à l'époque de l'État islamique, la zone est redevenue accessible aux archéologues depuis une dizaine d'années. Stefan Hauser, chercheur attaché à l'université de Constance en Allemagne, y dirige un programme de fouilles déterminant qui pourrait enfin trancher la question de l'origine des ruines dissimulées dans ses sous-sols.
Cet archéologue de 63 ans, l'un des plus grands experts mondiaux en archéologie du Proche-Orient, est désormais convaincu que cette cité est bien celle qui fut fondée par Alexandre de Macédoine peu de temps avant sa mort, en 323 avant notre ère. Formé à Bonn puis Berlin avant d'enseigner notamment à l'université de Columbia à New York, Stefan Hauser a renouvelé par sa thèse soutenue en 1994 les connaissances sur la chronologie de la Mésopotamie à l'époque préislamique.
Des découvertes fortuites mais déterminantes
Ce spécialiste des rituels funéraires de la civilisation assyrienne est arrivé presque par hasard à Charax Spasinou, nom donné jusque-là à cet endroit en mémoire du royaume indépendant de la Characène fondé vers 140 par le chef militaire perse Hyspaosinès. « J'ai commencé à fouiller la zone en 2016 lorsque Jane Moon, Robert Killick et Stuart Campbell de l'université de Manchester y ont identifié une rue large de 30 mètres et des blocs de bâtiments urbains », explique Stefan Hauser.
Depuis cette date, ce spécialiste des empires Arsacide (Parthe) et Sasanide est revenu sur place à une vingtaine de reprises, y compris pendant les combats entre milices chiites et les derniers soldats de Daech. L'homme, qui avait conduit précédemment de nombreuses fouilles à Palmyre et Hatra depuis la fin des années 90, a formellement identifié les vestiges de la prestigieuse ville d'Alexandrie du Tigre.
Technologies modernes au service de l'archéologie
« Nos explorations au sol comme nos études de la cartographie aérienne nous ont convaincus que s'étendait là, jusqu'au IXe siècle de notre ère, un vaste ensemble urbain qui correspond en tous points aux descriptions des auteurs antiques, à commencer par les écrits de Pline l'Ancien », confie le chercheur.
Faute de pouvoir procéder à des excavations sur toute la zone, l'archéologue allemand a privilégié l'usage de la magnétométrie et de la photogrammétrie par drone. C'est en analysant ces images que lui est apparu le quadrillage urbain de ce qui devait être alors une métropole de première importance.
Une métropole antique majeure
« La ville devait être un tout petit peu plus petite que la capitale voisine de Séleucie, plus au nord, dont la population est estimée entre 400 000 et 600 000 habitants. Ce qui est considérable pour ces périodes », énonce Stefan Hauser. Ces images lui ont aussi permis de repérer la présence sur place de centres palatiaux, religieux et artisanaux, confirmant à ses yeux le rôle central de cet ensemble urbain comme nœud du commerce mondial à l'Antiquité.
La cité devait sa prospérité à sa position stratégique : située à la confluence du Karun et du Tigre, elle servait de plaque tournante entre les routes maritimes de l'océan Indien et les réseaux routiers de Mésopotamie. « À l'époque de la fondation de la ville, il y a fort à parier que le transport fluvial sur le Tigre et l'Euphrate n'était plus possible. Ces fleuves devaient déjà être soit asséchés, soit suffisamment boueux pour ne plus être ouverts à la navigation. Mais les échanges devaient se poursuivre par voie terrestre », évoque l'archéologue.
Six siècles de prospérité commerciale
La cité fut ainsi pendant près de six siècles, entre 300 av. J.-C. et 300 apr. J.-C., le passage obligé pour le commerce des épices, des métaux et des textiles en provenance d'Inde et de Chine, alimentant les grandes capitales du nord comme Ctésiphon (aujourd'hui Bagdad) ou Alexandrie sur le Nil, l'autre grande cité à porter le nom de l'empereur grec.
Des perspectives de fouilles prometteuses
Si la situation sécuritaire le permet, Stefan Hauser aimerait pouvoir retourner en Irak à l'automne prochain. Le chercheur veut sortir de l'oubli cette capitale économique du sud-est de l'Irak, disparue depuis près de deux millénaires sous les sédiments du Tigre.
« Grâce au soutien de la fondation Gerda Henkel, nous espérons pouvoir explorer ce que nous pensons être un ancien temple où nous avons retrouvé un petit autel frappé de sept lettres, formant un nom probablement nabatéen que nous peinons à comprendre aujourd'hui », glisse l'archéologue. Stefan Hauser aimerait notamment fouiller une basilique qui pourrait être contemporaine du synode de 410, au cours duquel les chrétiens de Mésopotamie s'organisèrent en Église, adoptant le credo de Nicée.
« Beaucoup de choses demeurent à découvrir sur place », conclut-il. Reste ainsi à identifier la limite sud de la ville, mais aussi à repérer l'emplacement du port qui devait être là, avant que le tracé du littoral ne soit modifié par des changements climatiques. Cette redécouverte progressive d'Alexandrie sur le Tigre ouvre de nouvelles perspectives pour la compréhension des échanges commerciaux et culturels dans l'Antiquité mésopotamienne.



