Alexander Malofeev : un pianiste hors norme
« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. » Le mot de Corneille semble taillé aux mesures du pianiste russe Alexander Malofeev. Il n’avait pas 13 ans quand le public du Festival de La Roque-d’Anthéron l’a découvert, et il était clair qu’on avait affaire à forte partie. Au même âge, il remporte le premier prix et la médaille d’or du Concours Tchaïkovski pour les jeunes. Après des études au Conservatoire de Moscou, il est archi favori au Concours Tchaïkovski (le vrai) mais doit céder la place au Français Alexandre Kantorow. Il quitte la Russie et s’installe à Berlin.
Un premier enregistrement audacieux
Pour son premier enregistrement chez Sony, au lieu de l’exercice obligé de haute voltige, il choisit un contre-programme de « mélodies oubliées » puisées chez quatre compositeurs russes, tous morts à l’étranger : Glinka (Berlin), Medtner (Londres), Rachmaninov (Beverly Hills) et Glazounov (Neuilly-sur-Seine). À travers ces pièces sentimentales interprétées avec noblesse, le jeune homme construit un émouvant poème sonore sur le thème de l’exil. Ce geste original et intime attire l’attention du monde musical.
Un récital à Lyon
Toujours à la pointe, « Piano à Lyon » invite Alexander Malofeev à la salle Molière pour un récital au programme intelligent. Schubert, Grieg, Sibelius, Scriabine, Lourié et Rachmaninov sont réunis comme les acteurs d’une pièce sur la solitude. À 26 ans, le Moscovite possède une grande expérience de la scène et sait organiser le temps. Dès qu’il entre, il dégage une présence tranquille, une évidente densité. Le tabouret est très bas par rapport au piano. A-t-il été réglé pour Victor Wembanyama ? Les genoux du pianiste taquinent son menton, plexus solaire face au clavier.
Dans les Trois Klavierstücke de Schubert, écrits l’année de sa mort, Alexander Malofeev trouve des sonorités inouïes qui trahissent une familiarité avec ce répertoire entre ciel et terre. Schubert ne se donne pas à tout le monde. Là, il est entre de bonnes mains. Peu jouée, la Suite Holberg de Grieg est un pastiche baroque. Malofeev le joue sans perruque, sourire en coin. Sibelius n’aimait pas le piano. Il estimait que seuls Chopin ou Debussy savaient composer pour lui. Il a pourtant écrit quelques raretés dont cinq Arbres qui chantent les mystérieuses beautés du sorbier, du tremble ou de l’épicéa. De nouveau, Malofeev pétrit les touches et trouve d’instinct ce que cette musique recèle de sacré.
Cinq préludes d’Arthur Lourié attirent l’attention sur ce compositeur de Saint-Pétersbourg installé à Paris puis aux États-Unis, également peintre (il se faisait appeler Vincent en hommage à Van Gogh), ami de Busoni et de Stravinsky. Enfin, l’époustouflant plongeon qui ouvre la Sonate n° 2 de Rachmaninov suffit pour faire d’Alexander Malofeev l’un des plus grands pianistes du monde. Sidérant ! Parmi les bis généreux, on retient le merveilleux « Pas de deux » du Casse-noisette de Tchaïkovski transcrit par Pletnev. Pas d’erreur, nous sommes en présence d’un authentique artiste, pas d’un marathonien sans cervelle. À propos, le jeune Murray Perahia avait pris des leçons chez Horowitz. « J’aimerais devenir plus qu’un virtuose », avait-il prévenu. « Pour cela, répondit Horowitz, il faut d’abord devenir un virtuose. » Comme Horowitz, Malofeev est né Balance. Le signe astral de Liszt ! L’astre du piano.
Mao Fujita : la grâce et l’excès
Le Japonais Mao Fujita a sensiblement le même âge que son collègue russe, mais il n’est que Sagittaire. Depuis qu’il a remporté le Concours Clara-Haskil à Vevey (Suisse), il émerveille la planète avec ses interprétations de Mozart. Il n’a peut-être pas toutes les clés pour ce répertoire, mais il possède l’essentiel : la grâce. Dès qu’il pose ses mains sur le piano, un sourire inonde son être qui gagne bientôt la musique et le public.
Fin avril, il est venu à la Philharmonie de Paris jouer le célèbre Concerto n° 21 avec l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Jaap van Zweden. Jeu électrisant, solaire et toujours vivant. Soudain, dans le premier mouvement, une faute de goût. Un ridicule petit rubato, un ralentissement superfétatoire, incongru, presque obscène. Comme un pet lâché dans le carrosse de la reine d’Angleterre. Que lui est-il passé par la tête ? Cher Mao, l’humour scatologique de Mozart ne franchit jamais les bornes de sa musique. En revanche, on adore tes deux cadences déjantées, improvisées avec maestria. Parfois, l’excès est juste assez, et l’imperceptible de trop.
Ivo Pogorelich : un seigneur du clavier
Même lieu, trois ou quatre jours plus tard, Ivo Pogorelich donne un récital Chopin dans la série Piano 4 étoiles. Il devait jouer à deux pianos avec Martha Argerich, qui s’est souvenue que Daniel Barenboïm comptait sur elle au jury du Concours Rubinstein. Impossible de remplacer la pianiste argentine dans ce duo qui s’annonçait historique. Le Quatuor à cordes de la Staatskapelle de Berlin (l’ancien orchestre de Barenboïm) s’est donc déplacé pour jouer la version de poche du Concerto n° 2 de Chopin. Ivo Pogorelich est un seigneur. Ses choix interprétatifs sont quelquefois curieux, mais il les défend comme un croisé des lieux saints. Sur le plan pianistique, c’est inouï. La manière dont il pose ses basses, dans un duvet profond en un son moelleux et cuivré, est unique. La Marche funèbre est un cas à part. Personne ne joue la partie centrale avec cette pureté céleste. Ceux qui raillent sa technique ne savent pas de quoi ils parlent.
Arcadi Volodos : le combat ultime
Cette même sonate sera jouée dans la même salle dix jours plus tard par Arcadi Volodos en un combat ultime entre le bien et le mal. La célèbre marche n’est plus une représentation de la mort, mais le souvenir poignant d’un être qui a compté. Le son est sculpté comme l’albâtre du tombeau. Quant au crescendo, il évoque soudain Tchernobyl. J’ai moins aimé les mazurkas. Trop sophistiquées peut-être. Et puis Chopin s’accorde mal avec Schubert. Or Schubert, c’est la grande affaire de Volodos (et Chopin est très jaloux). Dans la Sonate-fantaisie, la beauté qu’il tire du piano est inimaginable, ce parfum d’éternité, cette douceur séraphique des pianissimi… Heureusement que Schubert et Volodos sont là pour nous faire oublier que Trump et Poutine existent.



