Comment expliquer le succès planétaire et soudain de ce groupe instrumental déjanté et iconoclaste ? On n'a pas vraiment la réponse, mais on vous raconte l'improbable explosion de ces deux musiciens québécois programmés à La Sirène le 23 mai.
Khn et Klek ont 333 ans, viennent d'une autre planète et portent exclusivement des tenues noires et blanches ornées de pois. Ceci n'est pas l'incipit d'un livre pour enfants mais la description du groupe Angine de poitrine, dont les deux membres aux masques affublés d'interminables nez fouleront bientôt la scène de La Sirène, à La Rochelle. C'est d'ores et déjà complet, les deux faux extraterrestres – mais vrais Ovnis dans le paysage musical – ayant conquis la planète durant les premières semaines de l'année 2026.
Qui sont-ils ?
On ne le sait pas précisément car ils tiennent farouchement à leur anonymat. Même si jouer en public avec cet accoutrement n'est pas aisé, voire « totalement insupportable et extrêmement handicapant », confidence de Khn. On est toutefois sûr qu'ils ne débarquent pas réellement d'une autre planète. Simplement du Québec, où ils ont commencé à jouer de la musique ensemble à 13 ans. Aujourd'hui trentenaires, c'est à la blague qu'ils sont montés il y a quelques années sur scène avec leurs déguisements.
Une « petite » scène…
En 2024, leur premier album sobrement intitulé « Vol. 1 » passe tout d'abord assez inaperçu. Mais l'été 2025 voit leur popularité croître au Québec à la faveur d'une série de concerts et, en décembre dernier, ils sont programmés aux Trans Musicales de Rennes. David Fourrier, directeur de La Sirène, est là pour faire son marché. Il se régale de la performance des deux étranges personnages et signe dans la foulée, avec l'équipe du groupe, pour une date au printemps. « On fera un concert gratuit pour les abonnés », se dit-il, prudent concernant le potentiel pour attirer les foules de ce duo encore inconnu hors du Québec. Il imagine à l'époque le show dans une annexe de la salle de spectacle pouvant accueillir 300 personnes. La suite va totalement bousculer ce plan, devenu plus du tout à la hauteur de l'événement quelques semaines plus tard.
YouTube en détonateur
La déflagration se produit le 5 février 2026, date à laquelle la radio américaine KEXP publie sur son compte YouTube une vidéo de vingt minutes du set d'Angine de poitrine aux Trans Musicales. On y voit une batterie maniée par Klek et une guitare/basse à deux manches grattée par Khn, dans un genre « rock microtonal dada-pythago-cubiste » selon leurs propres mots. Le tout sans la moindre parole. Difficile d'imaginer cette performance balayer un large public. Pourtant, et « c'est incompréhensible » pour David Fourrier, ça va cartonner fort, très fort.
« Ce n'est pas le groupe qu'on imagine devenir le groupe du moment que tout le monde a envie de voir », s'étonne-t-il.
Les vues de la vidéo se comptent rapidement en millions, les shows affichent complets en quelques minutes de New York à Londres, l'album s'arrache et la légende des Foo Fighters de Dave Grohl est « complètement renversée ». Imperturbables, les deux amis restent fidèles à leurs personnages intrigants. En mars, invités dans un talk-show québécois tout auréolés de leur succès soudain, c'est avec leurs costumes qu'ils répondent aux questions dans une langue ravivant les souvenirs des nostalgiques de « La Soupe aux choux ». Délicieusement ubuesque. Présent sur le plateau, leur manager glisse, amusé : « On avait prévu avant tout ça qu'en 2030 on jouerait sur la Lune, ça devient de plus en plus réaliste. »
« Quel bonheur »
David Fourrier n'a pas la Lune à disposition mais il comprend vite que 300 places ne suffiront pas. Le show du 23 mai se jouera finalement dans la salle principale de La Sirène, avec une jauge à 1 200 personnes. Les places mises en vente fin février ont trouvé preneur en moins d'un mois et le directeur assure qu'il aurait pu en vendre quasiment trois fois plus. Même si, on le répète, il a du mal à comprendre. « C'est instrumental, c'est quand même très technique, c'est quand même très rock. Ce n'est pas le groupe qu'on imagine devenir le groupe du moment que tout le monde a envie de voir. Que ce soit encore possible dans un temps où on nous dit que la musique se construit avec l'IA et que seules les choses un peu commerciales entre parenthèses fonctionnent, quel bonheur. Angine de poitrine, c'est formidable sur scène mais c'est tout sauf commercial. On est vraiment dans un phénomène qui dépasse un peu l'entendement. » Il en a discuté avec des gens du milieu récemment au Printemps de Bourges et des réponses à propos de cette explosion, « personne n'en a ».
Après la France au printemps, le duo rentre au Québec pour quelques dates avant une tournée mondiale. En août, Angine de poitrine passera par la Colombie, Los Angeles, San Francisco puis retour en Europe en septembre. David Fourrier est dans la musique depuis des décennies, il n'a jamais vu ça. « Vous imaginez, c'est un succès planétaire, c'est un nom français. Comment traduit-on Angine de poitrine en anglais ? »
Samedi 23 mai, 20 h (avec Baby Berserk et Mynameisleonidas). Complet. Une bourse aux billets est ouverte. Stenocardia ou angina pectoris. Noms, c'est non ! L'avertissement s'affiche dès la page d'accueil de leur site web : « Angine de poitrine est un projet artistique anonyme. Toute spéculation concernant l'identité de ses membres est non vérifiée, n'est pas cautionnée par le groupe et pourrait constituer une atteinte à la vie privée. » Voilà prévenus ceux qui, comme pour le plasticien Banksy, tenteraient de révéler le pot aux roses.
D'autres avant eux ont revendiqué cet anonymat. Fondé en 1969, le groupe californien The Residents en est le pionnier. Cachés derrière des globes oculaires géants, ces avant-gardistes psychédéliques n'ont dévoilé leur identité qu'à la mort en 2018 de leur leader, Hardy Fox. On se souvient qu'en 1998, le groupe londonien Gorillaz se revendiquait comme « groupe virtuel » ; mais n'a pas gardé secrète bien longtemps l'identité de son chanteur (Damon Albarn) et du plasticien (Jamie Hewlett) à la manœuvre. Quant au groupe américain de metal Slipknot, créé en 1995, s'il a rebaptisé tous ses musiciens immanquablement masqués sur scène, avec des numéros, c'était pour affirmer son refus de l'individualisme. Pas si loin de Daft Punk, dont chacun connaissait les noms mais dont les visages sont restés secrets pendant vingt ans.



