Les théories complotistes autour d'Epstein prolifèrent sur les réseaux sociaux
Théories complotistes Epstein prolifèrent sur réseaux sociaux

Les théories complotistes autour d'Epstein envahissent les réseaux sociaux

Une vague de publications complotistes déferle actuellement sur les plateformes numériques, exploitant la divulgation des fichiers liés à l'affaire Jeffrey Epstein. Plusieurs comptes influents, notamment dans la mouvance Maga, propagent des récits extraordinaires qui défient la version officielle des événements.

Des affirmations extraordinaires

Parmi les théories les plus frappantes circulant sur les réseaux sociaux, certaines affirment que Jeffrey Epstein serait toujours en vie, contrairement aux déclarations des autorités américaines qui ont annoncé son suicide en prison en 2019. Selon ces récits, le millionnaire serait détenu dans un lieu secret tandis qu'un sosie aurait simulé son décès.

D'autres publications vont encore plus loin en prétendant qu'Epstein aurait acquis un fragment de la kiswa, le tissu sacré recouvrant la Kaaba de La Mecque, dans le but délibéré de s'essuyer les pieds dessus. Ces affirmations s'appuient sur le fait qu'Epstein était de confession juive, alimentant ainsi des sous-entendus antisémites.

L'obsession du mot "pizza"

Les complotistes se focalisent particulièrement sur la présence répétée du mot "pizza" dans les documents Epstein, où il apparaîtrait 854 fois. Pour les adeptes de la mouvance QAnon, ce terme désignerait en réalité un "enfant à consommer" dans le langage codé des élites démocrates. Cette interprétation alimente la thèse d'un vaste réseau pédophile mondial.

Ces récits cherchent également à blanchir certaines figures politiques. Ainsi, la présence de Donald Trump dans les courriels d'Epstein serait expliquée par une infiltration délibérée du réseau pour mieux le démanteler de l'intérieur, selon les théoriciens du complot.

Une géographie du mal imaginée

Les publications complotistes dessinent une cartographie particulière du pouvoir mondial, associant systématiquement New York, Paris, Londres, Tel-Aviv et Davos à ce qu'elles présentent comme "la géographie du mal". Les organisations souvent critiquées par les milieux complotistes, comme la Commission trilatérale et le groupe Bilderberg, sont régulièrement mentionnées, avec parfois des références aux Illuminati.

Le Financial Times a décrit le réseau Epstein comme "une véritable IRM du système", une formule fréquemment reprise par les complotistes pour accréditer leurs thèses. Epstein incarne ainsi l'imaginaire d'un monde où l'argent, le statut social et le sexe corrompraient les élites de Wall Street, des cabinets d'avocats, des monarchies européennes et de la Silicon Valley.

L'effet boomerang inattendu

Contrairement aux attentes de nombreux observateurs politiques, la divulgation des fichiers Epstein n'a pas affaibli la base électorale de Donald Trump, cité 4 731 fois dans les documents. Au contraire, les médias Maga et leurs relais se concentrent principalement sur Bill Clinton, mentionné 1 193 fois, qu'ils somment de s'expliquer sur ses relations avec le millionnaire.

Parmi les personnalités les plus citées figurent également Noam Chomsky (3 801 mentions), Bill Gates (2 507 mentions) et Elon Musk (1 084 mentions). Le théoricien identitaire Steve Bannon apparaît quant à lui 14 fois dans les documents.

La résurgence de QAnon

La mouvance QAnon, née au milieu des années 2010 sur la plateforme controversée 4chan, connaît une résurgence notable avec la publication des fichiers Epstein. Cette communauté d'extrême droite propage depuis ses débuts l'idée d'un réseau pédophile opérant à Washington. Ironiquement, Christopher Poole, fondateur de 4chan, apparaît lui-même dans les courriels d'Epstein, créant ainsi un lien inattendu entre ces différents univers.

Le conflit symbolique des élites

Le sociologue Gérald Bronner analyse cette situation comme une "véritable épidémie de crédulité" où tous les modèles explicatifs du réel se trouvent mis en concurrence, qu'ils relèvent de la superstition, de la religion ou de la science. Cette dynamique est amplifiée par les usages numériques : plus de la moitié des moins de 25 ans s'informent désormais principalement sur les réseaux sociaux, où les algorithmes tendent à conforter les utilisateurs dans leurs biais cognitifs plutôt qu'à les contredire.

Dans ce contexte, l'argument rationnel peine à se faire entendre. Expliquer pourquoi une élite, malgré les dérives de certains de ses membres, reste nécessaire au fonctionnement d'une démocratie libérale devient un exercice particulièrement difficile face à des publics qui "ne contractent pas", selon l'expression consacrée dans ces milieux périphériques.

Les élites libérales associées à Epstein sont désormais présentées comme responsables des relégations économiques, des vagues migratoires, des discours LGBT, des quotas en faveur des minorités et de la féminisation des valeurs. Donald Trump a habilement exploité ce ressentiment pour se positionner en représentant d'un Occident en rupture avec ces élites.

Ce conflit symbolique s'alimente d'une méfiance croissante envers la démocratie et ses représentants, créant un terrain fertile pour la propagation des théories les plus extravagantes. L'Histoire offre d'ailleurs un précédent avec l'affaire de la tour de Nesle en 1314, où les mœurs des dirigeants avaient déjà alimenté rumeurs et ressentiments populaires, affaiblissant durablement l'autorité royale.