Il y a bien longtemps, Pierre Desproges, confronté à Jean-Marie Le Pen lors d'une session du tribunal des flagrants délires, répondait à la question « peut-on rire de tout ? » par cette vérité définitive : « oui, on peut, mais pas avec tout le monde ». La saillie date de 1982. Quarante-quatre ans plus tard, rire de tout semble devenu particulièrement difficile et pourtant, le théorème n'a pas été réfuté.
Il n'aura même jamais été aussi bien démontré qu'en janvier 2015, lorsqu'après le sanglant assassinat de presque toute une rédaction, les survivants en pleurs ont repris leur crayon et recommencé à rire à travers leurs larmes et malgré leurs cœurs en miettes.
Peut-on rire de Dieu, de la mort, de la Shoah, de Gaza, du Soudan, de la bouffe anglaise, des pédophiles et de la ménopause ? Oui, oui et oui. Peut-on rire du cancer du pancréas d'un ex-Premier ministre ou de la mort par écrasement d'une humoriste ? Encore oui. La preuve : le 10 mai dernier, lors de l'émission « La Dernière » sur Radio Nova, l'humoriste Pierre-Emmanuel Barré a d'abord visé Gabriel Attal. « Si on apprenait qu'il avait un cancer, je dirais : "Ah. Du pancréas ? Non ? Dommage !" », s'est exclamé l'ancien chroniqueur de Canal+.
Rire de connivence
Avant de s'en prendre à Sophia Aram : « Putain mais Sophia, je te souhaite tellement de devenir daltonienne et de traverser au feu rouge là, et bam ! Oh non, merde, comment va la bagnole ? Ça va elle roule encore ? Super, alors repasse une fois en marche arrière. C'est violent, c'est violent mais elle met des guillemets à un vrai génocide, je vais lui mettre une Kangoo imaginaire dans la gueule. »
Mission humoristique accomplie : la chronique déclenche le rire de ses collègues et, imagine-t-on, celui des auditeurs accoutumés à entendre les chroniqueurs de radio Nova accabler Sophia Aram, devenue le bouc émissaire de ses humoristes. Naturellement, le contenu choque. Souhaiter à portée d'oreille de plus d'un million d'auditeurs la maladie incurable et la mort violente d'une vraie personne, s'il ne s'agissait pas d'une bonne blague, on pourrait croire à de la haine ou, au moins, à de la méchanceté gratuite.
Mais il y a des rires, alors c'est de l'humour. Certes on peut juger qu'il est de bas étage, puisqu'il n'use pas du moindre second degré, n'a recours à aucun jeu de mots, référence culturelle ou tentative d'acrobatie intellectuelle et qu'il ne fait pas appel à l'intelligence, mais c'est de l'humour quand même puisque c'est dit sur le ton de la rigolade.
Humour de médiocres
C'est le même humour que celui qu'utilisent les médiocres de cour de récré ou les aigris sans talent en soirée qui se plaisent à lancer des insultes en ajoutant, après avoir constaté qu'elles risquent de se retourner contre eux, « j'rigole », pour se dédouaner. D'ailleurs, Pierre-Emmanuel Barré précise bien, après, qu'il s'agit d'une « blague » sur Sophia Aram, car si son humour n'est pas particulièrement subtil, lui n'est pas idiot et sait sur quelle très fine ligne de démarcation il joue au funambule. C'est sa façon à lui de dire « j'rigole » et de rester du bon côté de la loi.
Pierre-Emmanuel Barré est à l'humour ce que Patrick Sébastien est à la musique ou la tarte au concombre à la gastronomie. Il s'inscrit dans le mouvement, mais de façon extrêmement rudimentaire. Sa pratique est si éloignée de celle de Desproges, de Raymond Devos, de Charlie Chaplin ou encore de Coluche que c'est à se demander si vraiment, il s'agit de la même chose. Et pourtant oui, puisqu'il fait rire (certains, aucun humour n'étant universel).
La question n'est donc pas de se demander si Barré est drôle (il l'est aux yeux de ceux qui rigolent, c'est-à-dire au moins à ceux de Guillaume Meurice) mais pourquoi son humour dérange, pourquoi les réactions ont été aussi vives lorsqu'il a souhaité la mort de Gabriel Attal et de Sophia Aram, alors que ce n'était qu'« une blague ». Il soulage sans doute sur le moment son auteur, en lui donnant l'impression d'avoir de l'esprit – mais la représentation symbolique de la mort d'un ennemi est une forme d'humour d'une simplicité folle, puisqu'il suffit de verbaliser sa pulsion, de dire « imaginez machin qu'on déteste qui meurt dans d'atroces souffrances » avant d'ajouter « j'rigole. »
L'humour, ses vertus, sa fonction
Et ça marche. Pour comprendre le mécanisme du rire, il convient d'examiner non pas celui qui rigole mais aussi celui qui fait rire, et le type d'humour qu'il a choisi. Il existe en effet non pas une, mais toute une variété d'humours, qui ont été analysés, disséqués et commentés par une tripotée de philosophes, d'essayistes et d'humoriste, de Bergson à Philippe Val en passant par Aristote. Le rire est bon pour la santé et pour le moral. Mis à part des talibans et des prêtres sordides sortis d'un roman d'Umberto Eco, il ne viendrait à l'esprit de personne de le condamner.
Seulement voilà, si le rire a des vertus, il a aussi des fonctions. Faire rire des travers de la société, comme le fait Sophia Aram, c'est une manière de porter à plus grande échelle le plus salutaire des humours : l'autodérision. On se reconnaît, soi, dans la caricature que fait un humoriste, ou on reconnaît son voisin et tout cela s'inscrit dans une humanité commune qui porte à rire car, il faut bien l'admettre, nous autres humains qui nous agitons frénétiquement quelques années sur Terre tels des poulets décapités, convaincus de notre propre importance et imbus du sérieux de notre existence, avant de disparaître à jamais, sommes des créatures particulièrement ridicules.
Ce rire-là est plus ou moins cruel mais il s'adresse à tout le monde, et tout le monde peut en être l'objet. Il est le rire qui sert de fusible à notre condition humaine que notre conscience d'exister, et celle de notre mortalité, rend parfois si difficile à supporter. Et puis il y a l'humour qui sert de cri de ralliement haineux. Celui dont la connivence qu'il suscite n'a pas pour fonction de rassembler dans une communauté joyeuse des humains qui décident que la vie est trop courte (et trop dure) pour être prise au sérieux, qui n'a pas pour fonction de soulager momentanément les épreuves imposées par notre condition mais dont le seul objectif est de montrer du doigt une personne en particulier, pour lui nuire.
Desproges avait fait son sketch sur Jean-Marie Le Pen devant lui. Pas dans son dos.
Ce n'est pas de l'humour noir (l'humour noir est celui qui se moque de la mort et de la terreur qu'elle nous inspire). C'est de l'humour poisseux. C'est l'humour qui exclut une personne (ou un groupe), non pas pour lui proposer de rire d'elle-même mais pour l'exclure de façon définitive de la meute que se forge le petit tyran qui s'en sert. C'est un humour qui cherche à engendrer un rire d'adhésion à un discours de haine dont la fonction principale, au lieu de désamorcer nos pulsions mauvaises, est de les multiplier et de canaliser pour les projeter sur quelqu'un, soit pour régler des comptes personnels, soit pour alimenter une machine politique excluante et haineuse, en se servant de cet instinct grégaire si humain qu'est la jouissance de détester en meute celui qui refuse de nous ressembler.
Amusant comme une fatwa
C'est l'humour du professeur qui fait venir au tableau l'élève en difficulté et le ridiculise devant ses camarades hilares. C'est l'humour du sergent qui se moque du troufion qu'il oblige à exécuter publiquement des manœuvres humiliantes. Celui du gardien de goulag qui jouit de l'impuissance de celui qu'il ridiculise. L'impuissance, dans le cas du sketch d'Emmanuel Barré, étant symbolisée par l'absence de ceux qu'il vise. Rappelons, pour les plus jeunes, que Desproges avait fait son sketch sur Jean-Marie Le Pen devant lui. Pas dans son dos.
Il n'est pas question d'empêcher Barré ou ses acolytes pervers de pratiquer ce genre d'humour, mais de l'exposer pour ce qu'il est : un prétexte à lancer des fatwas déguisées contre tous ceux qui osent penser différemment ou qui incarnent autre chose qu'une idéologie d'extrême gauche qui ne supporte ni débat, ni contradiction. De l'humour certes, mais un humour moche.
L'humour de Radio Nova, cette haine sous couvert de rigolade, n'aide personne d'autre que LFI, le parti pour lequel ses chroniqueurs militent ouvertement ; c'est un instrument politique qui non seulement n'aide personne à mieux vivre ni sa condition humaine, ni l'expérience de l'altérité dans une société hétérogène, mais qui condamne et montre du doigt les cibles à haïr. Avec la circonstance aggravante qu'en 2026, personne ne peut faire mine d'ignorer que ce genre de pratique peut leur coûter la vie.



