Affaire Grasset-Bolloré : un feuilleton trop parisien ?
Affaire Grasset-Bolloré : un feuilleton trop parisien ?

L'affaire Grasset-Bolloré a-t-elle été perçue comme trop parisienne par une grande partie des Français ? Nombreux sont ceux qui l'ont pensé, comme en témoignent les commentaires de lecteurs du Point, exprimant une forme de lassitude face à ce qu'ils considèrent comme un feuilleton lointain. Les symboles s'accumulent en effet : une prestigieuse maison d'édition parisienne, la rue des Saints-Pères, une pétition signée par un microcosme, des médias de gauche parfois jugés condescendants, et même l'intervention d'Emmanuel Macron. En face, un milliardaire dévoile la rémunération de l'éditeur évincé tandis que son groupe médiatique contre-attaque. Tout cela se déroule depuis Paris, ce petit monde qui « règne sur deux hectares », selon la formule de Jean Cau.

Surmédiatisation ou enjeu culturel ?

Y a-t-il eu surmédiatisation ? On peut le penser. Cependant, il ne s'agit pas seulement d'un conflit entre un actionnaire et un dirigeant, mais d'un épisode à forte portée culturelle et idéologique. Dans une patrie littéraire, on ne se sépare pas sans conséquence d'un éditeur de cette envergure. Parmi les soutiens d'Olivier Nora, si certains ont enfilé un peu vite l'écharpe et le chapeau de Jean Moulin, la majorité sont des personnes sincèrement heurtées par les méthodes du groupe Bolloré (via Hachette).

Des urgences ailleurs

Mais osons malgré tout un « en même temps » – formule certes frelatée depuis 2017. On comprend aussi ceux que cette affaire laisse indifférents, accaparés par d'autres urgences : de la guerre au Moyen-Orient aux fins de mois difficiles, de la violence quotidienne à mille préoccupations partagées qui, elles, peinent souvent à trouver place dans les colonnes des journaux. La couverture médiatique, si elle est solide à l'international, confond encore trop souvent l'actualité nationale et parisienne.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Centralisation française

La France reste profondément centralisée. Les lieux de pouvoir se concentrent dans ces 105 km² que constitue la capitale. Les Gilets jaunes l'avaient rappelé avec force en 2018. Certes, des efforts existent pour regarder au-delà du périphérique, mais ils demeurent insuffisants. La fracture territoriale se double d'une fracture de l'attention médiatique.

Vincent Bolloré en joue

Dans les centres urbains de Bordeaux, Lyon ou Rennes, l'affaire Grasset-Bolloré a sans doute trouvé un écho. Ailleurs, l'intérêt a probablement décliné. Et pourtant, l'amour de la littérature y est bien présent, même si le « monde littéraire » suscite, lui, davantage de distance. Vincent Bolloré ne l'ignore pas, en joue même, lui qui a pourfendu, dans le JDD, le « bruit médiatique extraordinaire » causé par « une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient ».

C'est peut-être l'un des enseignements de cette séquence : il ne faut pas confondre la littérature et le petit théâtre de ceux qui la font vivre. À Paris, les deux tendent à se confondre. Ailleurs, on continue d'aimer les livres, comme le prouve l'affluence dans les salons littéraires de province, pourvu que leurs acteurs sachent se faire à la fois proches et discrets. Cette affaire Grasset-Bolloré est un cas d'école qu'il faut méditer à l'approche de la campagne présidentielle.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale