Avec son nouveau roman, « Le Chat du jardinier », Thomas Schlesser nous entraîne dans le Var de son enfance. Pour le directeur de la Fondation Hartung-Bergman à Antibes, « la poésie est une seconde langue qui répare la vie ». Après le triomphe planétaire des « Yeux de Mona », l’historien de l’art revient avec un roman organique, niché dans l’arrière-pays varois, où la poésie devient une force vitale, capable de consoler les hommes et de guérir la terre comme les animaux. Il sera présent au Festival du livre de Nice dimanche 31 mai.
Un succès qui libère
Il y a des succès qui emprisonnent et d’autres qui libèrent. Pour Thomas Schlesser, le million de lecteurs des Yeux de Mona, dont la moitié en France, a ouvert une « lucarne ». Celle d’oser la poésie, ce sujet que l’édition regarde parfois comme un « drapeau rouge ». Dans son dernier roman, il nous entraîne dans le Var des années quatre-vingt, celui de son enfance, pour suivre le pacte entre Thalie, une femme libre, et Louis, le jardinier : « Réparez mon jardin, je réparerai votre parole » propose-t-elle à ce colosse taiseux rongé par l’angoisse que son petit chat atteint d’un cancer ne soit condamné. Au cœur de ce récit : une renversante initiation aux pouvoirs de la poésie.
Habiter la poésie
« Ce livre était en moi depuis 25 ans », confie l’auteur. Pour lui, la poésie est une « seconde langue », apprise dès l’adolescence pour tromper l’ennui scolaire et l’angoisse que lui inspirait son corps d’ado trop vite monté en graine. « Je suis un très mauvais auteur de poésie, mais je l’ai tellement assimilée qu’elle m’habite », avoue-t-il avec humilité. De Baudelaire à Apollinaire, les vers jaillissent de façon organique. « Une évocation de mur blanc, et c’est Mallarmé qui me hante ! La poésie exalte ou dénoue les situations de fiction. » Devenu professeur d’université, il s’amuse de son passé de « mauvais élève » : « Au brevet, j’ai eu 9/20 en histoire. Je pense qu’il n’y a pas d’autre exemple de docteur en histoire ayant raté sa moyenne au brevet ! »
Le Var et les animaux
Le roman est aussi un vibrant hommage à l’arrière-pays varois, de Salernes à Tourtour, imprégné de la sensualité de la nature mais aussi de la menace des incendies. Ceux qui ont traumatisé l’auteur enfant : « Cette phobie du feu qui traverse la fin du récit, c’est la mienne », explique-t-il, évoquant les cendres pleuvant sur la maison familiale. Dans ce paysage de garrigue, les animaux occupent une place centrale. Thomas Schlesser confesse une « surempathie » pour le monde animal. Le chat, figure tutélaire des poètes, et le chien Archibale, personnage préféré de l’auteur, anéantissent la frontière entre l’humain et la bête, évoquant l’indifférenciation chère à Claude Lévi-Strauss. Le roman explore aussi un phénomène étrange d’apparition/disparition de crapauds quasi-ectoplasmiques, ainsi que l’épopée sumérienne de Gilgamesh.
Le pouvoir de consolation
Au-delà de la fable, le roman explore le pouvoir de consolation de la poésie. Pour l’auteur, si elle ne guérit pas au sens médical, elle « apprivoise » le chagrin. Elle est cette « ivresse » dont parlait Baudelaire, une décorporation qui permet de supporter le réel et rend intelligible le non-dit des émotions. « Le langage de la poésie permet de faire comprendre à autrui les sentiments qu’il éprouve, comme le fait le personnage de Nikola pour séduire Thalie par le prisme des vers de Desnos, Eluard et Neruda. »
Secrets de fabrication
Thomas Schlesser livre quelques secrets de cet ouvrage symphonique : le livre était fini quand il a découvert que la célèbre madeleine de Proust avait failli être du pain rassis. Il a « refabriqué » un passage pour intégrer cette anecdote. Autre spécificité : si Les Yeux de Mona comptait 52 chapitres pour les 52 semaines de l’année, Le Chat du jardinier en compte 31, pour les 31 jours d’un mois. On y découvre aussi la violence du chemin de vie de François Villon, les amours de Rimbaud et Verlaine, la drôlerie de l’adaptation de La cigale et la fourmi par Raymond Queneau.
L’apport des femmes
Le cœur battant du livre, c’est aussi le rapport entre Thalie et Louis. Pas de hiérarchie professorale, mais un échange d’énergies. Thalie, inspirée par la professeure de français de l’auteur, Isabelle Sirop, incarne ces voix de femmes – de Louise Labé à Gaspara Stampa – qui, dès la Renaissance, ont réclamé le droit à leurs affects et à leur désir. En refermant ce livre, on garde en tête ces vers de René Char : « Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits, Point ne l’émeut d’échec, quoi qu’il ait tout perdu. » Une leçon d’humilité et de résilience, plantée dans l’humus d’un jardin provençal.
« Le chat du jardinier ». Thomas Schlesser. Albin Michel. 384 pages. 22,90 euros.



