En 2008, Misha Defonseca a avoué que son récit de survie pendant la Seconde Guerre mondiale, publié en 1997 sous le titre « Survivre avec les loups », était une invention. L'autrice, née Monique De Wael le 12 mai 1937 à Etterbeek en Belgique, a reconnu avoir menti sur son identité et son histoire. Ce mensonge lui a valu une condamnation à verser 22,5 millions de dollars à sa maison d'édition en 2014.
Un récit devenu best-seller puis film
Le livre, adapté au cinéma en 2007, racontait le périple d'une fillette juive traversant l'Europe nazie à pied, aidée par une meute de loups. L'ouvrage, traduit en 18 langues, relatait la fuite de Misha Defonseca de Belgique après l'arrestation de ses parents en 1941, son voyage en Allemagne, en Pologne, dans le ghetto de Varsovie et en Ukraine, et sa survie grâce à des rencontres avec des loups.
L'autrice, née en Belgique et émigrée aux États-Unis, avait d'abord raconté son histoire à Boston, où elle résidait avec son mari. C'est son éditrice, Jane Daniel, qui l'avait encouragée à transformer ses souvenirs en livre. Dans une archive de la chaîne locale WCVB Channel 5 Boston, retrouvée par Radio Canada, Misha Defonseca expliquait avoir survécu en « restant tout le temps dans les bois » et avoir dû tuer un soldat. Elle affirmait : « Pour survivre, il faut trois choses dans la vie : de la chance, des coïncidences et de l'instinct ».
La révélation du mensonge
En 2007, année de sortie du film, un différend commercial oppose l'autrice à son éditrice. Jane Daniel publie alors sur son blog des pièces retrouvées par une généalogiste belge, remettant en cause l'identité de Misha Defonseca. En 2008, celle-ci avoue : elle s'appelle Monique De Wael, est née à Etterbeek et a été baptisée catholique. « Mais depuis que j'ai 4 ans je veux l'oublier », confesse-t-elle au Figaro.
Son histoire personnelle reste tragique : ses parents ont bien été arrêtés en Belgique en 1941 et sont morts en déportation. Son père, membre présumé d'un réseau de résistance, est accusé d'avoir livré des membres de son groupe sous la torture ou en échange d'un marché proposé par l'occupant, selon les versions. « On m'appelait la fille du traître », confiait-elle dans Le Figaro.
Une reconstruction mémorielle
Aline Cordonnier, chercheuse en psychologie à l'UC Louvain, qui a travaillé sur la Seconde Guerre mondiale en interrogeant des descendants de résistants et de collaborateurs, analyse ce cas. « Il faut s'imaginer cette petite fille qui a 7 ans à la fin de la guerre, sûrement isolée, dans une réalité difficile, avec ce stigma sur les épaules qui engendre de la honte, une incompréhension voire une forme de colère… Est-ce qu'elle n'a pas imaginé un monde pour survivre ? Une histoire de rôles pour gérer le passé ? », s'interroge-t-elle. Et de rappeler : « Le souvenir n'est pas un enregistrement, la mémoire est toujours une reconstruction ».
Misha Defonseca a témoigné : « Je me suis raconté, depuis toujours, une vie, une autre vie, une vie qui me coupait de ma famille, une vie loin des hommes que je détestais. C'est aussi pour cela que je me suis passionnée pour les loups, que je suis entrée dans leur univers. Et j'ai tout mélangé ». Elle évoquait une confusion entre « la réalité » et « son univers intérieur », ajoutant : « J'ai raconté tout ce qui me revenait et comme cela me revenait. Sans jamais pouvoir vérifier, car j'étais une enfant. De tout mon être, j'ai ressenti, jour après jour, que mon histoire est vraie ».
Une histoire révélatrice de la répression
Convertie au judaïsme, l'autrice a indiqué s'être toujours sentie « juive ». « Plus tard, dans ma vie, j'ai pu me réconcilier avec moi-même en étant accueillie par cette communauté », expliquait-elle. C'est dans une synagogue, le jour de Yom Hashoah, qu'elle raconte son « histoire ». Aline Cordonnier se demande : « Est-ce le souvenir d'une vie qui a été ressentie comme de l'injustice et un besoin de s'identifier en tant que victime, au point d'avoir un ressenti plus proche de celui d'une rescapée de la Shoah que d'une fille de collaborateur ? »
Chantal Kesteloot, historienne et responsable du secteur « Histoire publique » au CegeSoma au sein des Archives de l'État en Belgique, note : « Cette histoire révèle la brutalité de la répression durant la Seconde Guerre mondiale et la fragilité des premiers réseaux de résistance ». Elle poursuit : « Misha Defonseca est complètement victime, ses parents sont morts en déportation, mais c'est un passé qu'elle ne peut pas valoriser. Si elle avait raconté son histoire d'enfant de résistant tué par les nazis, l'ombre du comportement de son père aurait pesé et n'aurait pas rendu le récit recevable ».
Son mensonge aura un prix : en 2014, à l'issue d'un feuilleton judiciaire, elle est condamnée à verser 22,5 millions de dollars à sa maison d'édition.



