Jean Cocteau, touche-à-tout de génie, s'est imposé dans presque tous les domaines artistiques : littérature (poète, romancier, dramaturge, essayiste), peinture, décors, musique et cinéma. Bien qu'il n'ait réalisé que cinq longs-métrages, son œuvre perdure. Jean Marais a joué dans tous ses films, notamment dans Orphée (1950), sorti pour la première fois en Blu-ray le 19 mai dernier chez M6 Vidéo, dans une magnifique restauration 2K.
Un film primé et visionnaire
Grand prix international de la Critique à la Mostra de Venise en 1950, Orphée est, avec La Belle et la Bête (1946), le meilleur film fantastique de Cocteau. Près de quatre-vingts ans après sa sortie, on reste stupéfait par ses trouvailles visuelles. Tourné au format carré en noir et blanc par Nicolas Hayer, chef opérateur du Corbeau (1943) d'Henri-Georges Clouzot, ce film mêle amour et mort avec une élégance rare. Les recherches formelles de l'artiste y atteignent leur apogée.
Une transposition moderne du mythe
Cocteau avait déjà adapté la légende de Tristan et Iseut dans L'Éternel Retour (1943). Avec Orphée, il transpose le héros grec dans le monde contemporain, détournant le récit antique. Le film, adapté de sa pièce de 1926, se déroule dans une époque indéterminée. « C'est le privilège des légendes d'être sans âge », déclare le narrateur.
Orphée (Jean Marais) est un poète reconnu, marié à Eurydice (Marie Déa), enceinte. Un jour, une Rolls-Royce noire apparaît, menée par une princesse (Maria Casarès) et son chauffeur Heurtebise (François Périer). La princesse, à la beauté froide, invite Orphée dans son domaine mystérieux. Il découvre qu'elle est la Mort, amoureuse de lui. Jalouse, elle tue Eurydice. Orphée, dévasté, descend aux Enfers pour la ramener, mais à condition de ne pas la regarder.
Le monde-miroir du royaume des morts
Heurtebise révèle à Orphée : « Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. » Cocteau, obsédé par les miroirs, les glaces et les reflets, avait déjà exploré ce thème dans Le Sang d'un poète (1930). Dans Orphée, un miroir « liquide » mène à la « Zone », un autre monde où le temps n'existe plus, royaume des âmes défuntes.
Ces séquences furent tournées de nuit dans les ruines de Saint-Cyr, lycée militaire bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale. Cocteau, illusionniste, y crée des scènes d'un onirisme baroque. Inspiré par Georges Méliès, il utilise des trucages filmés en direct : transparences, pellicule en négatif, scènes à l'envers ou au ralenti, offrant un festival d'effets visuels ébouriffants.
Un casting et des clins d'œil
Le film met en scène une Juliette Gréco de 23 ans, ainsi que le cinéaste Jean-Pierre Melville en directeur d'hôtel. Plus d'un million de spectateurs découvrirent Orphée en salles. Dix ans plus tard, Cocteau approfondit ce thème dans Le Testament d'Orphée (1960), ultime long-métrage expérimental où il joue le poète et Marais, Œdipe. Ce film, plus difficile, fut incompris, mais Cocteau le défendit : « C'est une œuvre à la construction décousue dont il ne faut pas chercher un sens. »
Un héritage éternel
Jean Cocteau, commandeur de la Légion d'honneur et membre de l'Académie française (1955), mourut le 11 octobre 1963. Sur sa tombe à Milly-la-Forêt est inscrit : « Je reste avec vous. » Une épitaphe qui rend son cinéma immortel.
Les suppléments du Blu-ray
Cette édition reprend les bonus du DVD de 2008. On y trouve le commentaire audio de Claude Pinoteau, assistant de Cocteau, qui révèle des anecdotes surprenantes. Un module de 14 minutes dévoile les secrets des trucages. Jean-Pierre Mocky raconte ses souvenirs de tournage (16 minutes). Enfin, Dominique Marny et Pierre Bergé évoquent la vie de Cocteau (36 minutes).
Orphée, 19,99 € le Blu-ray, M6 Vidéo. Disponible.



