Grand Prix de la nouvelle de l'Académie française pour son recueil « Promenade des Anglais » (Gallimard), la romancière niçoise Olympia Alberti s'est confiée à nos colonnes. Rendez-vous était donné sous la verrière de la Rotonde du Négresco, là même où germèrent les premières intuitions du recueil. Dans ce palace mythique, Olympia Alberti, regard céruléen intense, retrouve ses marques, ses souvenirs d'amitié partagée et cette faune élégante qu'elle observe depuis tant d'années.
L'art du cadrage resserré
Niçoise par son père, parisienne par sa mère, l'autrice de « La Dévorade » insuffle dans « Promenade des Anglais » une nostalgie lumineuse et une acuité sociologique saisissante. De la « Mamie Rotonde », vieille dame élégante et attachante en diable arborant son saphir en sautoir, à l'ombre tragique du 14 juillet 2016, l'ouvrage rassemble des tranches de vie saisies au vol, sculptées dans l'urgence des vérités intérieures.
Celle de Monica, qui après son divorce, ne veut pas se désabonner de Nice-Matin de peur que le facteur ne pense qu'elle a peut-être un peu raté sa vie… Ou celle de Simone, qui se rend à Vallauris pour retrouver une lointaine parente qu'elle n'a pas revue depuis longtemps. Et qui peinera à reconnaître en cette personne âgée celle qui avait été la belle Adrienne de Guerville, dont l'ultime faste est « un coeur de beauté », un livre arborant sur sa jaquette l'orchidée royale de Bangalore.
Ce qui frappe dès les premières pages, c'est la maîtrise vertigineuse du rythme. À la manière d'un peintre impressionniste ou d'un photographe isolant un sujet dans la foule, Olympia Alberti excelle dans l'art du cadrage resserré. Ses nouvelles, à la fois denses et ciselées, saisissent l'existence à un point de bascule. Illustrant ainsi la phrase de Pierre Rosenberg, de l'Académie française : « La nouvelle est un genre à part, exigeant, avec ses règles, auxquelles Olympia Alberti obéit avec une grande virtuosité. Nous en gardons l'émotion retenue. »
La nouvelle, l'art exigeant de la fulgurance
Interrogée sur son attachement à la forme courte, Olympia Alberti évoque une impulsion créative débordante qu'il convient de canaliser : « J'ai une imagination florissante. Si je devais tirer un roman de chaque idée, je n'en finirais jamais. La nouvelle est l'art de dire beaucoup en peu de mots, de faire éprouver une grande émotion de manière resserrée. C'est comme une photo de groupe où l'on fait un zoom soudain sur un seul personnage pour révéler l'instant pivot de son existence. »
Chez l'autrice, la gestation peut durer des années — jusqu'à douze ans pour mûrir une scène aperçue dans un aéroport — mais l'écriture elle-même relève de la fulgurance : une à deux heures d'intense jaillissement, suivies de retouches minimes. « La nouvelle est l'art d'offrir une grande émotion en peu de mots », nous a confié la plume niçoise.
Le temps qui file et la présence de l'invisible
Le véritable cœur battant du recueil reste la transcendance du temps. À travers des portraits poignants comme celui de « Mamie Rotonde », qui aimerait que l'on écoute les battements de son coeur davantage pour l'aimer que pour la soigner, ou de ce couple séparé par trente ans de silence qui arpente la Promenade, l'écriture d'Olympia Alberti entrecroise la modernité de la forme et une profondeur proustienne. Fervente admiratrice de « À la recherche du temps perdu », elle confie l'avoir entièrement relue cinquante ans après sa première découverte.
Inscrite dans cette filiation, sa prose s'attache aux détails imperceptibles : le goût d'un cake à l'orange, celui d'une gorgée de Bellet ou la lourdeur des non-dits entre deux anciens amants. L'autrice insuffle par ailleurs dans ses textes une dimension presque spirituelle : « Il y a une différence essentielle entre exister et vivre », rappelle-t-elle. « L'existence concerne le corps, la matière qui s'use ; la vie concerne l'âme, et celle-ci est éternelle. Mes personnages luttent contre l'isolement, mais leurs émotions demeurent vivantes. »
Mémoire de la Promenade : réparer l'insouciance brisée
Impossible d'intituler un recueil « Promenade des Anglais » sans affronter la blessure collective du 14 juillet 2016. La nouvelle éponyme, intégrée au milieu du livre, revient sur cette tragédie qui a frappé l'innocence niçoise. « Ce soir-là, c'est l'insouciance et la confiance des familles qui ont été attaquées », confie-t-elle avec une gravité contenue. « Il m'a fallu des mois avant de pouvoir fouler à nouveau la Promenade. Il fallait pourtant témoigner, rappeler que si un monstre a fauché des existences, il n'a pas détruit la vie de l'âme. L'art et la beauté doivent continuer de jouer leur rôle de baume. »
Face au tumulte du monde et à la solitude moderne, Olympia Alberti — qui participera les 5 et 6 septembre au Salon du Livre du Pays d'Aix-en-Provence, les 26 et 27 septembre au Festival du Livre de Sète, et les 2, 3 et 4 octobre au festival du livre de Mouans-Sartoux — continue de poser sur ses contemporains un regard bienveillant et acéré. Entre humour, philosophie et amour inconditionnel de l'humain, la lauréate de l'Académie française n'a pas son pareil pour capter le parfum d'une âme. Le recueil « Promenade des Anglais » est publié chez Gallimard au prix de 14 euros.



