Lettres, manuscrits, photos… La vie de l'écrivain et académicien André Chamson est désormais confiée à la ville de Nîmes. L'écrivain, né dans le Gard en 1900, a été élu à l'Académie Française il y a tout juste 70 ans. Sa famille a remis ses lettres, manuscrits et photos à la médiathèque Carré d'Art de Nîmes, qui lui consacre une exposition, tandis que l'éditeur Alcide publie un livre.
Un fonds exceptionnel pour redécouvrir l'écrivain
Des milliers de lettres, des photos, des manuscrits… Quand Frédérique Hébrard, née Chamson, décide, deux ans avant son décès, de donner à la ville de Nîmes le fonds André Chamson, elle espère remettre en lumière l'œuvre et la vie de son illustre père. Elle-même autrice à succès, dont l'adaptation de ses romans à la télévision avec son époux Louis Velle a rassemblé des millions de Français dans les années 70 et 80, Frédérique Hébrard se réjouit de voir qu'un éditeur nîmois, Alcide, réédite enfin les romans de Chamson, dont Roux le Bandit, paru en 1925.
« Elle a décidé de confier le fonds à la ville en souhaitant qu'il soit accessible à tous via la BNF », explique Eddy Noblet, conservateur à la médiathèque Carré d'Art et commissaire de l'exposition en cours. « Entre sa décision en 2021 et aujourd'hui, il a fallu un temps d'inventaire, de travail sur les documents. Mais à peine étaient-ils accessibles qu'un chercheur japonais nous sollicitait pour savoir si nous avions une correspondance entre Chamson et le prix Nobel de littérature Kawabata. Et notre expo attire beaucoup plus de visiteurs qu'habituellement », sourit le conservateur.
Les racines gardoises d'André Chamson
André Chamson naît à Nîmes en 1900 : son grand-père a créé une usine de pâtes alimentaires du côté de la route d'Arles, où se trouve aujourd'hui l'immeuble Nemausus de Jean Nouvel. En 1902, la fabrique disparaît dans un incendie et la famille part à Alès. Le père de l'écrivain est un industriel qui, toute sa vie, se lance dans des aventures économiques hasardeuses : les embarras financiers marquent l'enfance du jeune André. D'Alès, il écrira dans son autobiographie, écrite à 53 ans, Le chiffre de nos jours : « Une ville rude où l'on vous tapait sur le portefeuille pour savoir qui vous étiez, une ville au cœur dur, la ville du Petit chose. »
Envoyé au Vigan aux bons soins de sa grand-mère Sarah Aldebert, les humiliations alésiennes disparaissent et il devient « le petit seigneur de la montagne ». « C'est elle qui lui a donné la stabilité, la montagne et la religion protestante », résume Micheline Cellier, biographe et conseil scientifique de l'exposition nîmoise. Le jeune André Chamson passe son enfance au côté de sa grand-mère au Vigan avant de partir étudier à Paris.
Une œuvre marquée par la montagne et la conscience
C'est cette montagne cévenole qui inspira André Chamson pour l'écriture de Roux le Bandit. Sept ans seulement après l'armistice de 1918, le roman évoque l'objection de conscience. Roux, jeune paysan, se cache dans la montagne pour respecter le commandement de Dieu « Tu ne tueras point ». Les villageois le regardent de travers jusqu'à recevoir les uns et les autres la visite des gendarmes annonçant la mort d'un père, d'un frère, d'un mari sur le front. L'opinion change. Le livre de Chamson est remarqué. Il est publié chez Grasset, dans la collection des Cahiers verts qui éditent Mauriac, Maurois, Montherlant. Chamson entre ainsi en littérature avec son récit d'un déserteur pour raison religieuse.
« Il a été aidé par ses grands aînés, Georges Duhamel, André Gide, Roger Martin-du-Gard », souligne Micheline Cellier. Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, écrit : « Votre œuvre est à la fois œuvre d'art et de conscience, œuvre complète comme le sont les plus grandes où s'exprime l'homme tout entier. » Édouard Daladier, ministre de l'Instruction publique, est séduit lui aussi : il lit Roux, convoque Chamson qui ressort de l'entretien directeur de cabinet adjoint du ministre. Mais la carrière politique n'intéressera jamais réellement le Gardois qui poursuit son œuvre littéraire.
En 1927, Les hommes de la route raconte l'ouverture de la route de l'Aigoual au Vigan, par le col du Minier, à la fin du XIXe siècle. Le récit de cette épopée lui a été fait durant son enfance au Vigan. « C'était une merveilleuse histoire, une Iliade et une Odyssée », écrira-t-il.
Le silence pendant l'Occupation
Si Chamson fait partie d'une génération qui a échappé à la guerre, son pacifisme se heurte à la guerre d'Espagne. « En 1937, la chute de Malaga le marque, et en 1938, il n'est pas Munichois. C'est assez frappant de voir à quel point l'intellectuel qu'il est fait preuve d'une grande clairvoyance. Il refusera de publier pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale. Il écrit, et c'est très beau : 'Je n'ai rien à dire au temps qui passe. On ne me permettrait que le mensonge. Devant cet effondrement des valeurs humaines, il ne peut y avoir de fierté que dans le silence.' Bien sûr, il connaîtra de grandes difficultés pour exister de nouveau sur la scène littéraire après guerre », analyse Micheline Cellier.
Conservateur de musée et académicien
Chamson exerce son autre métier, celui de conservateur de musée, puis de directeur des Archives de France. Il a, pendant la guerre, avec Jacques Jaujard, mis en sûreté les chefs-d'œuvre du Louvre, puis dès 1946 organisé une grande exposition au Petit Palais pour permettre aux Français, surtout aux Parisiens, de revoir les grandes toiles de maîtres. En 1969, il pose la première pierre, à Saint-Gilles dans le Gard, du centre des archives du château d'Espeyran. Entre-temps, en 1956, le « petit seigneur de la montagne » cévenole a été élu à l'Académie française. Son épée, réalisée par Germaine Richier (et exposée à Carré d'Art), comporte de nombreux symboles : l'étoile du Félibrige, le trident de Camargue, la colombe protestante et le mot Résister. En 1983, à son décès, six mois après celui de son épouse, Chamson est inhumé selon son désir dans la montagne, au col de la Lusette.



