Marie-Hélène Lafon explore les liens familiaux et la crise agricole dans 'Hors champ'
Marie-Hélène Lafon : liens familiaux et crise agricole dans 'Hors champ'

Marie-Hélène Lafon plonge au cœur des fratries et du monde paysan dans 'Hors champ'

Dans son nouvel ouvrage Hors champ, Marie-Hélène Lafon poursuit son exploration littéraire du Cantal, sa terre natale, avec un texte épuré qui traverse cinquante années d'histoire familiale et agricole. L'autrice explique : « La matière de ce livre, c’est la question du lien familial, notamment dans les fratries, et ce qu’il en demeure quand les vies passent ». À travers dix tableaux, elle dépeint les destins divergents de Claire et Gilles, un frère et une sœur issus du milieu rural, dont les voix intérieures l'ont accompagnée pendant des années.

Les silences et les destins assignés d'une famille paysanne

Gilles, le fils, est comme assigné à résidence à la ferme familiale, contraint par la tradition atavique qui veut que le fils reprenne l'exploitation. Cette injonction se double d'une relation épouvantable avec un père violent, enfermant Gilles dans une solitude radicale. « Si un minimum de paroles avait pu circuler dans le trio qu’il forme avec le père et la mère, peut-être aurait-il pu laisser se déployer en lui les aspirations qu’il avait », analyse Lafon. Claire, quant à elle, peut partir faire des études et devenir professeure puis écrivaine, illustrant les inégalités de destin au sein de la fratrie.

Le lien entre le frère et la sœur persiste malgré tout, matérialisé par des gestes d'attention et des paroles ritualisées. Claire répète ainsi une phrase-refrain : « Si un jour, tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi », tentant de percer le silence de Gilles. Quand ce dernier lâche : « cinquante ans de quoi, cinquante ans de vie de merde », la détresse éclate, révélant une sensibilité à vif.

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Une œuvre témoin des convulsions du monde agricole

La solitude de Gilles fait écho à la crise actuelle de l'agriculture, thème récurrent dans l'œuvre de Marie-Hélène Lafon. « Je parlerai plutôt d’une énième convulsion, de convulsions qui n’en finissent pas », précise-t-elle. Elle retrace les bouleversements du monde paysan : l'exode rural, les guerres, la mécanisation, et l'impact de la Politique agricole commune (PAC) depuis 1962. « La mise en place de ces politiques fait que le travail que l’on effectue perd tout sens », observe-t-elle, tout en reconnaissant que nombre de fermes survivent grâce aux primes.

Pour l'autrice, ces convulsions ne sont pas une simple toile de fond, mais « une couche de matière narrative au sens géologique du terme ». Née dans le Cantal, elle puise dans ses impressions sensorielles pour témoigner avec justesse, refusant le pathos et le prêt-à-penser. « Un adjectif ou un adverbe en trop, et vous êtes dans le tire-larmes ; ça c’est impossible », affirme-t-elle.

Les racines cantaliennes et la transmission

L'œuvre de Marie-Hélène Lafon trouve sa source dans la Vallée de la Santoire, au cœur du Cantal, où se situait la ferme familiale. Vendue aujourd'hui à un jeune couple d'éleveurs, elle symbolise la continuité d'un monde qui ne finit pas. « Voilà, ça existe, ça continue, c’est le plus important », commente l'écrivaine, ajoutant : « Les terres, les bois, les maisons, d’autres les ont possédés avant nous, d’autres les posséderont après. Ça dépasse complètement l’échelle de nos vies ».

Publié aux éditions Buchet-Chastel, Hors champ (19,90 euros, 176 pages) offre ainsi une plongée intime et historique, mêlant liens familiaux et mutations agricoles avec une précision testimoniale remarquable.

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