Marcel Marceau : de l'exil en Périgord à la gloire du mime
La Seconde Guerre mondiale a contraint le jeune Alsacien Marcel Mangel, né le 22 mars 1923, à se réfugier en Dordogne. Cet épisode marqua la fin de son enfance et le début d'un engagement dans la Résistance, avant qu'il ne devienne une star internationale du mime. Retour sur ce parcours à travers un article publié en 2023.
Un exil douloureux vers le sud-ouest
« Ainsi s'acheva mon enfance […]. Le train lancinant, soufflant et crachant comme une bête blessée, roulait vers Périgueux. Le monde basculait. » Ces mots poignants sont ceux de Marcel Mangel, un adolescent de 15 ans déraciné, comme des milliers d'Alsaciens en septembre 1939, vers le sud-ouest de la France. En Périgord, il ouvrit un nouveau chapitre de sa vie, celui d'un enfant issu d'une famille juive sous l'Occupation, passionné de théâtre et nostalgique de la grandeur passée d'une nation en perdition.
« Cyrano ne se battait plus à un contre cent. Ils étaient loin, les cadets de Gascogne ! Y aurait-il seulement une autre Jeanne d'Arc pour bouter les Allemands hors de France ? » s'interrogeait-il. Marcel Mangel, qui deviendra plus tard Marcel Marceau (1923-2007), prit sa part dans la lutte en rejoignant la Résistance. Paradoxalement, le nom de Marceau, qu'il adopta pour entrer en clandestinité, résonnera des années plus tard dans le monde entier, précédé d'un métier, d'un art, d'une passion : le mime.
La naissance d'un artiste légendaire
Inspiré par le « Charlot » de Charlie Chaplin et inspirant à son tour le « Moonwalk » de Michael Jackson, le mime Marceau popularisa l'art du geste grâce à son personnage emblématique de Bip, un clown blanc mélancolique et muet. Martine Bonhoure, une Boulazacoise fille du résistant Lucien Dutard, se souvient : « Je me souviens plutôt d'un homme bavard. Il venait voir sa famille restée en Périgord après la guerre. Il était renommé mondialement mais il était resté simple. »
Elle précise : « Sa maman, une femme adorable, parlait à moitié français, à moitié yiddish. Elle vivait chez son autre fils, Alain, qui avait résisté avec mon père, rue Jean-Baptiste-Dumas à Périgueux. » En souvenir peut-être du crépuscule de l'été 1939, où ses mains, plus tard indispensables à son art, étaient employées à la traite des vaches.
Engagement dans la Résistance
Apprenant l'Armistice de 1940 au Café de Bordeaux à Périgueux, Marcel Mangel s'établit d'abord à Lespinasse, à Chancelade, avant de rejoindre le Limousin. C'est là qu'il accomplit ses principaux faits de Résistance : établissement de fausses cartes d'identité avec du correcteur et du pastel, escorte de parachutistes américains jusqu'en lieu sûr. Il sauta même d'un train en marche qui le conduisait vers l'Allemagne dans le cadre du Service de travail obligatoire (STO).
Jean-Paul Bedoin, président départemental de l'Association nationale des anciens combattants de la Résistance (Anacr), note : « Nous n'avons pas travaillé spécifiquement sur ses faits de résistance, mais nous savons que Ralph Finkler était lié à la famille Mangel. » Le frère de Marcel, Alain (de son nom de naissance Simon), était aussi très engagé dans la Résistance, tout comme leur cousin germain, Georges Loinger, qui demanda à Marceau de faire passer des enfants juifs en Suisse.
Une famille marquée par la guerre
La famille Mangel se trouvait à Périgueux lorsque, le 4 février 1944, elle apprit l'arrestation du patriarche, Charles, resté à Limoges pour exercer son métier de boucher. Il fut déporté vers Auschwitz et probablement tué à Treblinka. Dans son manuscrit, le mime Marceau analyse : « Il était parmi les milliers de victimes qui tendaient sans le vouloir le cou au bourreau. Il faut ruser avec les loups. »
La fin de la guerre, Marcel Mangel la vécut sous les ordres du futur maréchal De Lattre de Tassigny, incorporé à la 1re Armée. Premier soldat à traverser Limoges, il contribua à libérer la France armes à la main. Quelques années plus tard, il conquit le monde, sans dire un mot.
L'héritage du mime en Périgord
« Marceau a été l'élément déclencheur d'un festival dédié au mime à Périgueux, un peu malgré lui », explique Jean-Jacques Ratier, actuel maire de Sorges et proche d'Yves Guéna. La création de Mimos fut impulsée par Paul et Ginette Tellier, animateurs du Club municipal, et par Alain Gauthier-Constant, professeur de mime, en 1983. « Périgueux, c'était la ville où Marceau s'était réfugié pendant la guerre. Créer un festival du mime ici, cela avait un sens. »
Pendant des années, le maître fut réticent à se produire en Périgord. Jean-Jacques Ratier précise : « On sortait de son épure propre, nous n'étions pas dans sa filiation car nous tendions vers la danse, le cirque, l'art du geste. » En 1990, le mime Marceau revint à Périgueux, à la Visitation, inaugurer la Maison de mime au centre culturel. Les amateurs de Mimos gardent surtout en mémoire la cuvée 1994, où, au Théâtre, il présenta un mimodrame, « Le Manteau », avec sa compagnie. « Nous avions enfin l'onction de l'empereur du mime sur le festival », taquine Jean-Jacques Ratier.
Extraits de l'ouvrage « L'Histoire de ma vie, de 1923 jusqu'en 1952 », Mime Marceau. Actes Sud ; 39,90 €.



