Marc Weitzmann : L'Odyssée d'un autodidacte entre héritage culturel et liberté littéraire
Marc Weitzmann : autodidacte entre héritage culturel et liberté

Marc Weitzmann : Une autobiographie intellectuelle entre héritage et liberté

Marc Weitzmann, auteur de La Part sauvage publié chez Grasset, aborde les livres comme une véritable construction personnelle. Pour lui, la lecture ne constitue ni un simple décor ni un capital culturel hérité passivement. De L'Odyssée, découverte dans l'enfance grâce à la transmission paternelle, à Philip Roth, devenu un refuge mental, en passant par Racine, Agatha Christie, Leonard Cohen ou Don DeLillo, l'écrivain dessine une autobiographie intellectuelle riche et complexe.

Les fondations d'une bibliothèque familiale

La toute première œuvre marquante fut L'Odyssée. Vers l'âge de 7 ou 8 ans, son père lui lut les épisodes des Cyclopes et des Sirènes. Je n'ai jamais su pourquoi il a fait ça, confie Weitzmann, ce n'était pas particulièrement dans ses habitudes. Ce moment déclencha une passion dévorante pour la mythologie grecque, au point de prendre des cours de harpe, absurdement, parce que c'était un instrument grec.

La bibliothèque familiale reflétait un mélange d'idéologies :

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  • Les classiques de la littérature de gauche des années 1960 : Spartacus d'Howard Fast, Les Aventures du brave soldat Chveïk de Jaroslav Hašek
  • Victor Hugo, Barbusse, Prévert idolâtré au-delà de toute raison
  • Des textes de Lénine incompréhensibles
  • Les coups de canif à l'idéologie familiale avec Exodus de Léon Uris
  • Tout Racine, Corneille et Brecht, liés à la profession d'acteur du père
  • Tous les Agatha Christie dévorés par la mère

L'autodidaxie : liberté et handicap

Weitzmann se définit comme autodidacte, une position ambivalente. Toute liberté est aussi un handicap, explique-t-il. La culture livresque avait un double statut à la maison : très proche du fait de la profession du père, mais totalement tabou du fait de sa personnalité. L'université représentait un territoire sacré mais interdit, à admirer de loin.

Ce mélange de révolte et de blocage psychologique le rendit particulièrement sensible aux dysfonctionnements du milieu universitaire : le vide de la surintellectualisation gommant le contenu des livres, l'excès théorique dissimulant le manque de confiance. Rétrospectivement, il considère ce blocage comme une énorme chance, face à ce qu'il décrit comme le prêt-à-penser de l'arrivisme sociologique dominant aujourd'hui les départements littéraires.

Les années d'errance et l'arrivée aux Inrockuptibles

Les années 1980 et 1990 furent marquées par une déconnexion du langage collectif de la réalité, accentuée par les scandales politiques du début des années 1990. Quand vous aviez entre vingt et trente ans, dans ces années-là, vous flottiez, se souvient Weitzmann. Journaliste free lance sans perspective, il tentait d'écrire avec des résultats pathétiques.

Après un séjour au Brésil, son retour coïncida avec une proposition de Sylvain Bourmeau : prendre la direction de la rubrique livres des Inrockuptibles. J'ai accepté sans croire une seconde que Les Inrocks allaient durer plus d'un an, avoue-t-il, je pensais juste que cela renouvellerait mes allocations chômage.

La difficile conquête d'une écriture personnelle

Weitzmann a grandi avec l'idée d'écrire, mais ses premières tentatives étaient vraiment mauvais, très immature. Ses parents appartenaient à une génération de gauche où la culture était la clé du monde, mais aussi de la réussite sociale - ce dernier point posant problème car réussir signifiait aussi trahir.

Les écrivains étaient des dieux, leurs livres fétichisés, explique-t-il, mais le contenu de ces livres, au fond, comptait peu. Toute lecture passait au tamis de la morale collective. Dans cette atmosphère de mythologie permanente, il fut très difficile de développer un rapport sain à l'écriture. J'ai dû détruire beaucoup de choses avant de commencer à y parvenir, confie-t-il, un processus qui prit une bonne quinzaine d'années, dont douze de psychanalyse.

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Philip Roth : refuge mental et boussole littéraire

Parmi ses références, Philip Roth occupe une place particulière comme refuge mental et boussole. Si Roth a écrit une poignée de chefs-d'œuvre, Weitzmann cite particulièrement La Contrevie : De par sa forme et sa profondeur, c'est le livre qui explore le mieux toutes les ambiguïtés de ce qu'on appelle aujourd'hui partout l'identité. Il ajoute : Ne serait-ce que pour cette raison il devrait être enseigné dans toutes les écoles.

Au-delà des livres : musique et cinéma

Interrogé sur ce qui, dans le champ culturel, lui semble aussi important que les livres, Weitzmann répond sans hésiter : La musique. Leonard Cohen, qu'il écoute depuis l'adolescence et dont il a lu tous les livres, représente pour lui l'amour et la haine, la liberté, le non-définitif, l'exigence artistique dans la culture rock.

Au cinéma, ses trois films fondateurs sont :

  1. L'Ami américain de Wim Wenders
  2. Le Silence d'Ingmar Bergman (ex æquo avec Persona)
  3. Le Faussaire de Volker Schlöndorff

À travers ce parcours intellectuel, Marc Weitzmann révèle comment l'héritage culturel familial, loin d'être un simple capital à transmettre, peut devenir à la fois un poids paralysant et le terreau d'une liberté créatrice conquise de haute lutte.