Malaparte, l'écrivain caméléon : entre fascisme, génie littéraire et légende persistante
En 1934, Antonio Gramsci, aujourd'hui souvent cité comme un prophète, définissait Malaparte avec une sévérité implacable : "Son caractère dominant est un arrivisme effréné, une vanité démesurée et un snobisme de caméléon : pour avoir du succès, il était capable de n'importe quelle bassesse." Pourtant, la postérité a donné tort au penseur marxiste. Plus que ses propres œuvres, il est préférable de relire le génial auteur de Kaputt et de La Peau, dont la complexité continue de fasciner.
Un parcours insaisissable et controversé
Né en 1898 sous le nom de Kurt Erich Suckert, d'origine germano-toscane, cet homme insaisissable choisit son pseudonyme en détournant le patronyme de Bonaparte. Après le traumatisme de la Première Guerre mondiale, où il s'engage mineur, sa campagne d'Italie se traduit par une adhésion au fascisme. Malaparte prône le campanilisme contre le cosmopolitisme, défendant une Italie périphérique face aux élites hors-sol, comme on le dirait aujourd'hui. Cependant, son amour pour l'avant-garde et son incapacité à tenir sa langue le mettent en difficulté.
En 1931, son essai Technique du coup d'État est interdit par Mussolini, et en 1933, il est arrêté et assigné à résidence à Lipari. Malgré cela, il persévère dans le journalisme pour le Corriere della Sera, démontrant une résilience remarquable.
L'apogée littéraire avec Kaputt et La Peau
La Seconde Guerre mondiale lui permet d'atteindre la plénitude de son talent à 46 ans avec Kaputt, publié en 1944. Ce fascinant reportage romancé est décrit comme une sorte de D'un château l'autre de Céline, écrit par un neveu de Pirandello et un grand cousin de Pasolini. Milan Kundera, dans un chapitre admiratif de Une rencontre, souligne que Malaparte agit "avec la liberté d'un indétectable espion".
L'écrivain parcourt l'Europe, des salons mondains aux zones de conflit, discutant avec des hommes politiques comme Ciano et des gens ordinaires, allant jusqu'à rencontrer Himmler nu dans un sauna finlandais. La frontière entre réel et imaginaire reste floue, ajoutant à la mystique de l'œuvre. Il récidive en 1949 avec La Peau, une sorte de suite napolitaine de Kaputt, où l'écrivain caustique, plus mélancolique qu'il ne l'aurait avoué, compose son chant du cygne sur un champ de ruines.
Une personnalité complexe et mégalomane
En privé, Malaparte était un bel homme athlétique à la voix envoûtante, vêtu de costumes sur mesure, ayant eu de nombreuses histoires sentimentales, parfois clandestines, comme avec Flaminia, une femme mariée issue de la vieille aristocratie turinoise. Pourtant, à la mort de son chien Febo en 1942, le séducteur écrit dans son journal intime : "Je me sens extrêmement triste, anéanti, Febo était pour moi l'unique véritable amour de ma vie."
Ce Narcisse hautain, qui voyait dans les Italiens "l'un des publics les plus ignorants et les plus grossiers d'Europe", semblait n'aimer que lui-même. La preuve en est son projet mégalomaniaque de maison à Capri, mêlant villa pompéienne et temple aztèque, la volée de marches de l'église de l'Annunziata de Lipari et la modernité minimaliste de Le Corbusier.
Un héritage littéraire qui perdure
Jusqu'à sa disparition en 1957, ce "chevalier errant de l'intellect", comme le définissait le sénateur italien Guido Bisori, ne retrouvera plus sa vista. Il loue le maoïsme, se convertit au catholicisme, laissant derrière lui un héritage ambigu. Son actualité reste vive : il a fallu attendre 2011 pour qu'il ait droit à sa biographie de référence, Malaparte, vies et légendes, signée Maurizio Serra.
Il y a deux ans, l'académicien Jean-Christophe Rufin louait Technique du coup d'État comme "un essai avec une rare puissance d'évocation, qui reste tout à fait lisible", principale source d'inspiration de son roman D'or et de jungle. S'il vivait aujourd'hui, l'auteur de Kaputt vadrouillerait en Ukraine, en Iran et au Liban, tout en se faisant inviter à la Maison-Blanche et au Kremlin, tel un Giuliano da Empoli avec un côté baroudeur et provocateur. Un tel phénomène reste à inventer.
Son œuvre, récemment rééditée dans Exils. Œuvres choisies traduites par Juliette Bertrand, Gabrielle Cabrini, Emmanuel Mattiato, René Novella et Georges Piroué (Quarto/Gallimard, 1 312 pages, 36 €), continue de captiver les lecteurs, prouvant que le cadavre de Malaparte bouge encore dans la mémoire collective.



