Alain Mabanckou : l'enfance congolaise d'un « maire » parisien imaginaire
À l'occasion du festival des littératures Atlantide, qui se tiendra du 19 au 22 mars au Lieu unique de Nantes, son directeur artistique Alain Mabanckou partage un texte poignant sur sa vision de la France. L'écrivain révèle comment, bien avant de fouler le sol français, il en a été le « maire » d'un quartier emblématique de Paris.
La France apprise sur les bancs de l'école à Pointe-Noire
Dans la classe du collège des Trois-Glorieuses à Pointe-Noire, au Congo, une carte d'Europe trônait près de la fenêtre. Le professeur d'histoire-géographie, monsieur Dupré, y pointait souvent la France, son pays natal, qu'il décrivait comme la terre de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. « Savait-il qu'à cet instant, ce pays-là n'était plus le sien ? Qu'il était le nôtre dans la mesure où nous nous étonnions que les Français aussi parlent la langue française comme nous », s'interroge Mabanckou. Pour ces enfants, le français était un dialecte parmi d'autres, « ramassé » dans la rue de Pointe-Noire.
Les leçons portaient sur les rois de France, jugés mal habillés car dépourvus de couvre-chefs traditionnels comme les rois Makoko, et sur la géographie du pays. La Seine, présentée comme un fleuve, faisait rire les élèves face à l'immensité du fleuve Congo. Ils se demandaient si les esprits des ancêtres français y vivaient, comme les leurs dans les eaux congolaises. « Le sourire de monsieur Dupré nous montrait qu'il doutait de nos croyances », se souvient l'auteur.
Jeux de sable et « mairies » parisiennes sur la Côte sauvage
Les week-ends, les enfants se retrouvaient sur la Côte sauvage pour édifier dans le sable une reproduction minutieuse de la France, avec tous ses départements, y compris ceux d'outre-mer. Chacun se proclamait maire d'une ville ou président d'une région. Le plus âgé, Bosco, devenait le « maire » de Paris et désignait vingt autres élèves pour gouverner les arrondissements de la capitale.
Alain Mabanckou tenait absolument à être le « maire » du 18e arrondissement, car on disait que la plupart des Congolais y vivaient, près du métro Marx-Dormoy. Il rêvait de ce quartier où l'on trouvait, rue Doudeauville, le marché Dejean et ses produits du pays pour préparer du poulet à l'huile de palme. C'était aussi le fief des « Parisiens », ces Congolais migrants membres de la SAPE, et du styliste Jocelyn le Bachelor, qui offrait un costume sur mesure à quiconque identifiait les poèmes de Verlaine ou Hugo qu'il récitait.
Le Quartier latin, un destin ironique et un attachement à Danton
Bosco refusa cependant à Mabanckou la « mairie » du 18e, prétextant qu'il écrivait « trop » de poèmes aux filles et lisait des livres « trop » gros. « Toi, tu seras le maire du quartier latin ! », ironisa-t-il. Cette désignation adolescente marqua l'écrivain : aujourd'hui, à Paris, il loge souvent à Saint-Germain-des-Prés, arpente le boulevard éponyme jusqu'au palais Bourbon, évitant les cafés prestigieux de peur d'être pris pour un Germanopratin caricatural.
Sa balade le mène immanquablement vers la statue de Danton, œuvre d'Auguste Paris place Henri-Mondor. « Le bras droit de Danton semble montrer une direction aux révolutionnaires et rappeler l'esprit rebelle de la capitale », observe-t-il. Il a découvert tardivement que la statue occupe l'emplacement exact de l'appartement de Danton pendant la Révolution. Pour Mabanckou, Danton symbolise la France, celle qui lance : « Pour les vaincre, il nous faut de l'audace… ».
Une France intérieure, viatique contre l'obscurantisme
La veille des attentats du 13 novembre 2015, Mabanckou murmura ces mots à Paris. La France qu'il aime est celle qui incarne l'audace de Danton, qui refuse de s'agenouiller devant l'obscurantisme et les ennemis des Lumières. « C'est celle que je porte en moi comme viatique partout dans le monde, parce que je sais que je suis devenu, par l'histoire et par la langue, par l'esprit d'indépendance et de contradiction, une part de cette Nation », affirme-t-il. Une Nation qui, si elle est touchée, l'afflige au plus profond.
Né en 1966 à Pointe-Noire, Alain Mabanckou, auteur de « Mémoires de porc-épic » (prix Renaudot 2006) et de « Ramsès de Paris » (2025), sera présent au festival Atlantide à Nantes. Ce texte, paru dans Elle en novembre 2015, reste un témoignage puissant sur l'appropriation d'une culture et d'un pays à distance, par le jeu, l'éducation et l'imaginaire.



