Lisa Ridzen : le phénomène littéraire suédois qui conquiert le monde
Lisa Ridzen : le phénomène littéraire suédois

Un lac, une forêt, et non loin, une maison tout de bois et de briques à l’instar de la vingtaine d’habitations du hameau de Hegled, à un quart d’heure d’Ostersund, dans le centre-nord de la Suède : c’est ici que vit, en toute tranquillité, loin des ors de Stockholm, la nouvelle millionnaire (en exemplaires dans le monde) suédoise de 38 ans, Lisa Ridzen. Casquette sur la tête, veste canadienne sur le dos, la charmante auteure des Grues volent vers le sud (Tranerna flyger söderut) n’a rien changé, semble-t-il, à ses habitudes depuis le raz-de-marée provoqué en Suède par son premier roman, publié en août 2024, soit quelque 300 000 exemplaires écoulés (tous formats confondus) dans un pays de 10 millions d’habitants – ce qui en France représenterait près de 20 millions d’exemplaires ! On vous a parlé dans L’Express de ce phénomène venu du Nord, avec ses 44 pays acheteurs et la folie des enchères (en Allemagne, neuf éditeurs se sont affrontés). Depuis lors, les chiffres se sont encore affolés… Et vous savez quoi ? Aucun meurtre à l’horizon dans ce best-seller nordique, publié en France le 7 mai, mais le piquant journal intime des derniers mois d’un homme de 89 ans, émouvante réflexion sur la vieillesse et les relations père-fils.

Un cadre de vie paisible et inspirant

Son chien, un golden retriever blanc, batifolant auprès d’elle (lorsqu’il n’est pas allongé sur le lit bateau de sa maîtresse), Lisa Ridzen accueille ses hôtes d’un jour tout sourire – parmi eux, Simon Philippe Turcot, le patron hyper réactif des éditions québécoises La Peuplade, fêtant les vingt ans de sa maison avec panache grâce à l’acquisition des droits en langue française pour une somme modeste (et d’ores et déjà cédés pour le petit format au Livre de poche contre un chèque à 6 chiffres). Un café dans la demeure bohème de la romancière (construite par ses grands-parents au début des années 1960), où les jouets de sa fille de 5 ans jouxtent les legos et travaux de couture maternels, et va pour une virée dans la forêt. Histoire de raconter au grand air l’incroyable destinée de son roman.

Les origines du roman : une inspiration personnelle

Etudiante en sociologie, Lisa Ridzen prépare en 2021 un PhD (doctorat) sur la masculinité lorsque, atteinte de rhumatisme et alitée, elle songe à écrire un roman sur la sexualité. « Mais je suis tombée sur les carnets de liaison des aides à domicile de mon grand-père, décédé en 2010, et dont j’étais très proche. J’ai moi-même pris soin de nombreuses personnes âgées - une grande partie du travail consiste à les aider à se doucher et à manger, à changer leurs couches, ou encore à les accompagner lors de leurs promenades. Tout cela m’a inspirée, ainsi, j’ai souhaité que le lecteur ressente vraiment la sensation physique d'être dans un corps qui perd lentement ses forces. Et combien d'énergie et de capacités sont consacrées au simple fait de bouger. » C’est bien cela qui impressionne dans ce roman, cette capacité de l’auteure à nous faire ressentir ce que l'on éprouve quand le corps nous lâche.

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Son personnage, Bo, que seuls l’amitié avec un ancien compagnon de sa scierie et l’amour de son chien, Sixten, retiennent à la vie, nous capte dès les premières lignes : « Je rêve de le déshériter, de faire en sorte qu’il ne reçoive pas un centime », écrit-il à propos de son fils, Hans. Car celui-ci, inquiet pour les capacités physiques et les chutes éventuelles de son père, a décidé de lui retirer Sixten. C’est ainsi qu’on assiste jour après jour, ponctué par les visites des aides à domicile – dont on peut lire, entre chaque chapitre, les brefs comptes rendus sur les fameux cahiers de liaison -, à la lente perte d’autonomie de Bo. Tout à ses réminiscences et ruminations sur le passé (les relations exécrables avec son « vieux », les jours heureux avec sa femme, aujourd’hui frappée d’Alzheimer) et à ses non-dits avec son fils, tous deux empêtrés dans leur pudeur masculine, Bo met, entre deux quintes de toux, les mots justes sur des émotions et des situations, somme toute universelles.

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Un succès qui dépasse les frontières

Si universelles que même les hommes se sont mis à lire son roman : « En effet, confie Lisa, parmi toutes les lettres et tous les mails que j’ai reçus depuis la sortie de mon roman, beaucoup sont signés par des hommes qui ne lisent habituellement pas de fiction. De toute évidence, il semble combler une sorte de vide, comme s'il y avait un manque de ce genre d'histoires exprimant la vulnérabilité masculine. Par ailleurs, des enseignants de l’université m’ont annoncé traiter ce livre dans leurs cours, ce qui me rend très heureuse et ce qui est très important à l’heure où notre pays opère des coupes importantes dans le budget des soins pour le grand âge. » Autre source de satisfaction, la fierté et l’imprimatur de ses parents, de son frère et de son mari (un professeur australien), qui n’ont découvert le livre qu’une fois achevé.

Un parcours semé d'embûches

Autant de motifs de consolation car, tel un coup du sort, Lisa Ridzen a reçu un pot de fleurs sur la tête il y a un peu plus d’un an, provoquant une sévère commotion cérébrale et des effets secondaires fort longs à se dissiper. Ainsi, a-t-elle dû mettre entre parenthèses sa thèse, ses divers écrits et ses voyages à l’étranger. Mais elle se remet petit à petit, elle viendra même en France, pour La Comédie du livre de Montpellier, du 22 au 24 mai, et a repris tout doucement l’écriture de son deuxième roman, dans lequel, il y aura bien, avoue-t-elle en riant, quelques scènes de sexe…

Les grues volent vers le sud, par Liza Ridzen, trad. du suédois par Catherine Renaud. Editions La Peuplade, 432 p., 23 €.