L'ouvrage « Le Viographe bordelais », publié en 1844 par Pierre Bernadau, recèle son lot de petites histoires et légendes savoureuses. Cette somme de 400 pages pourrait se lire au coin du feu, un plaid doux posé sur les jambes. Mieux vaut tourner les pages délicatement, car l'ouvrage porte le poids des années. Son titre n'est pas une démonstration de concision : « Le Viographe bordelais, ou Revue historique des monuments de Bordeaux tant anciens que modernes, et des rues, places et autres voies publiques de cette ville qui rappellent des événements mémorables, singuliers ou peu connus, relatifs à l'histoire et aux traditions locales. » Vous pouvez remercier l'érudit Pierre Bernadau (1762-1852) de l'avoir écrit, car il regorge de légendes et d'anecdotes sur la capitale girondine.
1. La légende du dragon de la tour du Canon
Celle-ci est assez connue, et « Sud Ouest » lui a consacré un podcast. Une tradition populaire du temps des ducs d'Aquitaine raconte qu'un dragon monstrueux s'était installé dans la tour du Canon. Il menaçait de souffler la peste sur la ville si les habitants ne lui livraient pas, chaque dimanche, une jeune fille à dévorer. La dernière victime parvint à l'apprivoiser et apprit que le monstre pouvait être chassé grâce à la « verge de saint Martial », un reliquaire célèbre. Les Bordelais portèrent la relique au pied de la tour et, à sa vue, le dragon se précipita dans la Garonne pour ne plus jamais reparaître. « Beaucoup de villes de France ont des fables aussi ridicules mêlées à leur histoire », conclut le sentencieux Pierre Bernadau.
Il raconte aussi l'origine de cette légende. « Près de la porte Dijeaux débouche la rue de la Vieille-Tour, ainsi nommée dans ces derniers temps. On l'appelait auparavant rue du Canon, parce que, pendant la domination anglaise, il y avait un canon pointé au haut de la tour qu'on voit encore sur le côté oriental de cette rue. En cet endroit reposait l'angle des côtés nord et ouest du mur de clôture de la première enceinte de Bordeaux. Sur la même tour flottait le pavillon d'Angleterre, portant un léopard, que les bonnes femmes appelaient un dragon. Elles se servaient de ce signe pour effrayer au besoin leurs enfants, et les empêcher de sortir de la ville de ce côté, qui était épave et désert, en leur disant qu'il y avait, dans la tour du Canon, un dragon qui mangeait les petits enfants lorsqu'ils allaient courir les champs. »
2. La statue qui « tournait les pages » à minuit
Au-dessus de l'ancienne porte Basse, qui se situait dans la rue qui porte encore ce nom à proximité de la place Pey-Berland, se trouvait une niche abritant une statue. Elle mesurait « environ un mètre de hauteur, représentant un personnage vêtu d'un habit long, la tête ceinte d'une couronne de fleurs, et dont les mains, rapportées en bois, tenaient un livre ouvert. Le peuple appelait cette statue saint Bordeaux, et disait aux étrangers qu'elle tournait le feuillet de son livre exactement à minuit. Il la considérait comme le palladium de la ville ; et dans toutes les fêtes publiques il l'entourait de guirlandes. » La démolition de la porte Basse donna l'occasion de voir la statue de plus près. Pierre Bernadau imagine qu'il a pu s'agir d'une représentation d'Aliénor d'Aquitaine.
3. Le buste de Montesquieu déclaré « contrebande »
En 1768, un buste de Montesquieu sculpté par Jean-Baptiste Lemoyne fut offert à l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts. Le transporteur le présenta à la douane avec une lettre de voiture indiquant « buste d'un philosophe ». Le préposé, après avoir feuilleté ses règlements, déclara au roulier que le tarif ne prévoyait rien pour les bustes de philosophes. En conséquence, il considéra l'objet comme une « marchandise prohibée » et le saisit comme contrebande. L'épilogue est révélé par Pierre Bernadau : « Pour obtenir main-levée de cette étrange saisie, il fallut que l'académie se pourvùt (sic) auprès du directeur de la douane, qui s'empressa de faire remettre le ballot confisqué, en excusant la bévue de son préposé et riant beaucoup de l'aventure. » L'histoire ne dit pas si les membres de l'académie sont restés de marbre.
4. L'escroquerie au-dessus du ruisseau du Peugue
Au milieu du XVIIIe siècle, un individu se faisant appeler le marquis de La Baume prétendait pouvoir doubler le capital des gens grâce à l'intervention d'un génie. Son théâtre d'opérations se situait dans une maison au-dessus du ruisseau du Peugue : il enfermait l'argent de « ses dupes » dans un coffret qu'il laissait suspendu à la voûte du ruisseau par une pierre d'aimant. Si l'argent disparaissait, il affirmait que leur propriétaire n'avait pas observé les pratiques que le marquis leur avait prescrites. Il finit par être condamné au bannissement perpétuel en 1765 pour avoir escroqué un notaire.
5. Miroir, mon beau miroir
Une vieille tradition raconte qu'un monstre, appelé basilic ou cocatrix, s'était logé au fond d'un puits. Ce reptile avait le pouvoir de tuer par son simple regard quiconque s'approchait pour puiser de l'eau. « L'alarme était dans le quartier, lorsqu'un soldat, d'autres disent un boulanger qui passait, perçant la foule désolée, annonça qu'au moyen d'un secret qu'il avait appris en Égypte, d'où il revenait avec la croisade, il allait délivrer promptement Bordeaux de ce dangereux animal. Aussitôt, tout en marmottant certaines paroles et prenant un air solennel, il ordonne de descendre au fond du puits, par une corde, le miroir d'une voisine ; et dès que la bête y eut vu son image, elle s'élança hors du puits en poussant un cri effroyable, et expira sur-le-champ. » Le puits fut alors baptisé Mirail, l'équivalent de miroir. Et sa rue en porte encore aujourd'hui le nom.
6. Le stratagème d'Olympe de Ségur au château Trompette
Aujourd'hui détruit, le château Trompette était situé sur l'actuelle place des Quinconces. Bien avant François Besse, plusieurs fois échappé de la prison de Gradignan, Bordeaux a connu une ingénieuse évasion. En 1585, le marquis de Belcier, fils du premier président du parlement de Bordeaux, était détenu prisonnier dans le fort du château Trompette. Son épouse, Olympe de Ségur, parvint à le faire évader par un stratagème : ayant obtenu l'autorisation de lui rendre visite en prison, elle échangea ses vêtements avec lui. Le marquis put ainsi sortir du fort sous ce déguisement sans être inquiété par les gardes, tandis que sa femme restait en cellule comme otage à sa place, jusqu'à ce qu'elle soit finalement remise en liberté.



