La lecture en déclin face à l'omniprésence des écrans et le retour de l'oralité numérique
Lecture en déclin : écrans et oralité numérique menacent Gutenberg

La lecture en péril : les écrans et l'oralité numérique menacent l'héritage de Gutenberg

Pour la première fois dans l'histoire humaine, nous sommes confrontés à une réalité troublante : notre smartphone est devenu une sorte de « doudou » greffé au bout de notre bras, la dernière fenêtre caressée avant le sommeil et la première ouverte au réveil. Face à cette omniprésence des écrans, à l'enfermement algorithmique et à la fragmentation de l'attention induits par les réseaux sociaux, la lecture est sérieusement menacée, alerte Régine Hatchondo, présidente du Centre national du livre (CNL). En 2025, le CNL a publié les résultats de la sixième édition de son baromètre « Les Français et la lecture », révélant des chiffres alarmants.

Un déclin historique de la lecture quotidienne

Selon l'enquête du CNL, seuls 45 % des Français déclarent lire quotidiennement, que ce soit sur format numérique ou papier. Ce chiffre, jamais atteint depuis la création de l'étude il y a dix ans, marque un recul significatif. Les Français passent presque autant de temps par jour devant un écran (3 heures et 21 minutes) qu'à lire sur papier par semaine (3 heures et 40 minutes). Chez les moins de 25 ans, le déséquilibre est encore plus marqué : en deux ans, ils ont gagné 53 minutes de temps d'écran (5 heures et 2 minutes par jour) et perdu 13 minutes de lecture (28 minutes par jour).

Cette tendance confirme la sentence : « Gutenberg est mort » ou, du moins, il est franchement mal en point. De nombreux chercheurs reprennent cette formule, défendant l'idée que nous sortons de l'âge de l'écrit pour revenir à une forme d'oralité, adaptée au numérique mais proche, dans sa logique, des sociétés pré-alphabétiques.

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Retour aux racines : des cultures orales primaires à l'ère numérique

Pour comprendre l'ampleur de ce phénomène, il faut remonter loin dans l'histoire. Pendant la quasi-totalité de son existence, l'humanité a vécu dans ce que le linguiste américain Walter J. Ong appelle des « cultures orales primaires ». Sans livres, moteurs de recherche ou bibliothèques, tout passait par la mémoire et la transmission orale. Dans ces sociétés, les êtres humains n'étudiaient pas au sens strict ; ils apprenaient par l'apprentissage, le compagnonnage, l'écoute et la répétition, comme le décrit Ong dans Orality and Literacy (1982). Les poèmes homériques, par exemple, ont longtemps été transmis oralement avant d'être transcrits.

L'écriture comme révolution individualisante

L'invention de l'écriture, de l'alphabet et de l'imprimerie a tout bouleversé. Comme le souligne l'universitaire Joshua Meyrowitz dans No Sense of Place (1985), cette rupture avec la communication orale a permis aux gens de devenir plus introspectifs, rationnels et individualistes. La pensée abstraite s'est développée, passant d'un monde circulaire du son à une pensée linéaire, imitant les lignes de l'écriture. L'écriture a créé la possibilité de lire seul, favorisant la solitude et l'intériorité, un privilège que le philosophe canadien Marshall McLuhan estime nous éloigner de notre logique tribale.

La revanche de l'oreille sur l'œil dans l'ère numérique

L'oreille et l'œil sont des organes très différents : on peut fermer les yeux, mais pas les oreilles. La vue permet d'appréhender le monde avec perspective, tandis que l'oreille reçoit l'information sans choix. Selon McLuhan, l'oreille est intrinsèquement source de terreur et semble très numérique, car nous avons l'impression de ne jamais pouvoir nous détacher d'Internet, où l'information passe majoritairement par le son. Le discours numérique et télévisuel contemporain offre une immersion qui relève davantage de l'ouïe que de la vue.

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Les risques de l'oralité numérique : agonisme et perte de débat

L'âge de l'oralité était marqué par la narration sociale et une mémoire culturelle flexible, tandis que l'âge de l'écrit a rendu possible des systèmes de pensée abstraits. Le déclin de la culture lettrée et l'essor des réseaux sociaux transforment à nouveau notre expérience en tant qu'êtres pensants. L'expérience dominante du langage n'est plus la lecture silencieuse, mais la conversation permanente, comme l'explique le journaliste économique Joe Weisenthal, vulgarisateur de la « théorie de l'oralité globale ». Il note que la communication humaine devient plus orale, avec des caractéristiques de conversation, même sous forme numérique.

Walter J. Ong nomme ce phénomène l'agonisme : dans les cultures orales, la parole est moins un outil de recherche de la vérité qu'une arme, où l'on débat surtout pour gagner. Weisenthal ajoute que dans les conversations en ligne ou hors ligne, on cherche souvent à impressionner ou rabaisser, plutôt qu'à débattre de manière constructive, ce qui tend à adresser la critique à la personne plutôt qu'aux idées.

Vers une post-alphabétisation : la fin de la lecture longue ?

Personne ne prétend sérieusement que nous sommes redevenus analphabètes, mais de plus en plus de chercheurs parlent de « post-alphabétisation », non comme disparition de la compétence, mais comme fin de la lecture longue comme norme culturelle. Weisenthal provoque en demandant : « Est-ce que quelqu'un peut encore lire trois pages d'affilée ? » Il s'agit d'apprendre à boucher ses oreilles et à s'inspirer des vaches, que Nietzsche voyait comme l'être méditatif par excellence, défendant l'idée de « ruminer » les textes pour en saisir toute la portée.

Nietzsche écrivait : « Pour pouvoir pratiquer la lecture comme un art, une chose avant tout autre est nécessaire, que l'on a parfaitement oubliée de nos jours, une chose qui nous demanderait presque d'être de la race bovine et certainement pas un homme moderne, je veux dire savoir ruminer. » À méditer, alors que nous naviguons dans cette ère de transition entre écrit et oralité numérique.