Judith Lyon-Caen, historienne et directrice d'études à l'EHESS, publie un nouvel essai intitulé Balzac, splendeurs et misères de la vie posthume. L'ouvrage, paru aux éditions La Découverte, interroge la manière dont l'écrivain Honoré de Balzac a été célébré, oublié, puis réinventé après sa mort, en 1850.
Un mythe littéraire construit après la mort
Lyon-Caen montre que la gloire posthume de Balzac ne doit rien au hasard. Selon elle, « la construction de Balzac comme génie de la littérature française est le fruit d'un travail collectif, mené par des proches, des éditeurs et des critiques, bien après sa disparition ». L'essai détaille comment, dès les années 1850, des figures comme Charles Baudelaire ou Victor Hugo ont contribué à élever Balzac au rang de monument national.
L'historienne souligne que cette célébration s'est accompagnée d'une mise en ordre de son œuvre. La publication de La Comédie humaine en édition complète, orchestrée par son éditeur, a permis de figer un corpus que Balzac lui-même n'avait jamais achevé. « C'est une entreprise de normalisation qui a effacé les contradictions et les hésitations de l'écrivain », explique-t-elle.
Des récupérations politiques et littéraires
L'essai explore également les usages politiques de Balzac. Sous la Troisième République, son œuvre est mobilisée pour incarner un certain idéal de la littérature nationale, tandis que sous le régime de Vichy, certains critiques tentent de le récupérer comme un écrivain traditionaliste. Lyon-Caen cite un nombre significatif de rééditions de ses romans entre 1940 et 1944, preuve de cette instrumentalisation.
Plus récemment, Balzac a été réinvesti par des auteurs contemporains, comme Pierre Michon ou Annie Ernaux, qui voient en lui un modèle de description sociale. L'historienne note que « Balzac est devenu une référence pour ceux qui veulent penser les rapports de classe et la société de consommation ». Cette réappropriation, selon elle, montre que l'œuvre balzacienne reste un outil critique face à la modernité.
Un oubli relatif dans l'enseignement
Malgré ces récupérations, Lyon-Caen constate un déclin de la présence de Balzac dans les programmes scolaires et universitaires. « Aujourd'hui, Balzac est moins lu que Flaubert ou Proust, et son enseignement a reculé », affirme-t-elle. L'essai s'appuie sur des données chiffrées : le nombre de thèses consacrées à Balzac a chuté de 40 % entre 1990 et 2020, selon les archives de l'Agence bibliographique de l'enseignement supérieur.
Ce déclin s'explique, selon l'historienne, par la complexité de son œuvre et par un changement de goût littéraire. « Les jeunes générations préfèrent des auteurs plus brefs ou plus contemporains », ajoute-t-elle. Pourtant, Lyon-Caen estime que Balzac conserve une actualité, notamment pour sa capacité à décrire les mécanismes du capitalisme et de la vie urbaine.
Un essai qui interroge la mémoire littéraire
Au-delà du cas Balzac, l'ouvrage de Judith Lyon-Caen pose une question plus large : comment une œuvre survit-elle à son auteur ? L'historienne propose une réflexion sur les mécanismes de canonisation et d'oubli, qui touchent tous les écrivains. Elle conclut que « la vie posthume de Balzac est un miroir de nos propres choix culturels, de nos valeurs et de nos combats politiques ». Un essai dense qui invite à relire Balzac avec un regard neuf.



