Jon Kalman Stefansson : "La vérité est partout menacée à notre époque"
L'écrivain islandais Jon Kalman Stefansson, très apprécié en France, sera présent à la Comédie du livre de Montpellier. Il parlera jeudi 21 mai à la salle Molière de l'Opéra Comédie de son dernier livre Corps céleste à la lisière du monde. Le narrateur, le révérend Pétur, envoyé dans une paroisse éloignée de tout, écrit pour raconter un événement tragique : le massacre au XVIe siècle de pêcheurs espagnols par de paisibles Islandais.
Un fait divers du XVIe siècle qui résonne aujourd'hui
Interrogé sur ce qui l'a inspiré, Stefansson explique : "Ce massacre n'était pas très connu lorsque j'en ai entendu parler pour la première fois, il y a une trentaine d'années. Ce qui m'a intéressé, c'est de comprendre comment de simples agriculteurs et ouvriers agricoles avaient pu massacrer 30 marins étrangers innocents et tenter d'en tuer 70 autres, sans raison ni justification claire ou évidente. Cet événement, unique dans l'histoire islandaise, va totalement à l'encontre de l'image que nous avons de nous-mêmes, en tant que peuple épris de paix et victime de l'histoire, et non en tant que bourreaux."
Il ajoute : "J'ai réalisé que bien que je décrive des événements qui se sont déroulés il y a 400 ans dans un endroit reculé d'Islande, j'écrivais sur notre époque, sur des choses qui se passent partout dans le monde."
La vérité en danger
Le héros du roman écrit pour que la vérité des faits demeure. Stefansson estime que la vérité est partout menacée : "Qu'il s'agisse de la propagande menée par toutes sortes d'intérêts particuliers, des géants de la tech, ou du flot de mensonges et d'arguments fallacieux de Trump et de ses acolytes ; et en France, on en a été témoin le mois dernier lorsque Bolloré, propriétaire de la merveilleuse maison d'édition Grasset, a tenté de plier cette dernière à sa propagande. La réaction forte et sans concession des auteurs, des médias, des autres maisons d'édition et du public en général m'a fait penser à mon Pétur ; il aurait adoré cette réaction."
Il poursuit : "En même temps, la crise de Grasset l'aurait inquiété, car cette crise est due à cette sombre tendance des forces, combinées à l'argent, à l'intolérance envers la démocratie, le journalisme et le débat ouvert. Leur rêve est de prendre le contrôle de nos esprits, d'obscurcir notre jugement et notre morale avec leur propagande de haine et de préjugés. Et nous devons nous lever et lutter contre cela ; dans notre vie quotidienne, et dans nos écrits."
Parallèles avec les bouleversements scientifiques
Le XVIe siècle connaît de grands bouleversements scientifiques. Stefansson compare avec notre époque : "Oui et non. Aujourd'hui, on a tendance à dire que nous vivons les changements les plus radicaux jamais observés dans l'histoire des sciences et du savoir. Et c'est à la fois vrai et faux. Les changements que nous vivons ne bouleversent pas nécessairement notre vision du monde – comme ce fut le cas à la suite de Copernic, Galilée, Kepler, etc., lorsque l'homme et la Terre sont passés du statut de centre de l'univers à celui d'une simple planète parmi des milliers d'autres. Mais à l'époque de mon roman, ces changements prenaient des décennies, voire des siècles ; aujourd'hui, on a l'impression que cela se joue davantage en quelques semaines qu'en quelques années."
Il ajoute : "Cela nous affecte profondément ; cela nous rend incertains, stressés, voire effrayés – et tant les politiciens populistes que ces géants de la tech attisent cette peur, cette incertitude parmi la population. Parfois, ils vont de pair, comme on le voit aujourd'hui aux États-Unis, où ces géants soutiennent Trump et ses partisans. Et en raison des intérêts colossaux qui se cachent derrière, cette alliance est peut-être l'une des plus grandes menaces auxquelles nous ayons jamais été confrontés."
L'Islande, toujours présente
Interrogé sur la place de la nature dans son récit, Stefansson répond : "Oui et non. Tous ces événements, ces meurtres, mais aussi l'amour que l'on trouve chez les gens, leurs désirs, leurs rêves, leurs aspirations, leurs peurs – tout cela dépasse les frontières et pourrait, en ce sens, se produire n'importe où. Mais d'un autre côté, et en même temps, nulle part ailleurs qu'en Islande ; la nature, le climat, l'histoire de notre terre et l'histoire de notre nation ont forcément façonné mes personnages – et, bien sûr, m'ont façonné en tant qu'écrivain. L'Islande est toujours en moi quand j'écris, son souffle, son histoire, son climat, son obscurité et sa lumière infinie, ainsi que sa poésie, sont l'encre de mes écrits."
Le roman Corps céleste à la lisière du monde est publié aux éditions Christian Bourgois, 476 pages, 24 €.



