L'hygiène au Moyen Âge : mythes et réalités démontés par l'historienne Claire L'Hoër
Hygiène au Moyen Âge : mythes et réalités démontés

L'hygiène au Moyen Âge : mythes et réalités démontés par l'historienne Claire L'Hoër

Le film Les Visiteurs a certainement contribué à ancrer une image caricaturale dans l'imaginaire collectif. D'un côté, un paysan médiéval crotté jusqu'aux oreilles, incarné par l'iconique Jacquouille la Fripouille, et de l'autre, une marquise du Grand Siègle poudrée et impeccable, jouée par l'hilarante Valérie Lemercier. Évidemment, cette représentation est une erreur historique grossière.

Une caricature racontée a posteriori

Dans son ouvrage Une autre histoire de France (éditions Eyrolles, 2026), où l'historienne Claire L'Hoër démonte trente-cinq grands mythes français, l'autrice s'attaque à cette vieille rengaine qui associe spontanément le Moyen Âge à la saleté. Elle le rappelle avec force : « Les pratiques d'hygiène corporelle et de propreté n'étaient pas absentes, même si elles avaient diminué depuis l'Antiquité. »

On oublie trop souvent qu'avant même le Moyen Âge, la Gaule romaine connaissait déjà les plaisirs très organisés du bain. Après les invasions et l'effacement d'une partie du monde gallo-romain, ces grands établissements disparaissent progressivement. Mais l'habitude du bain, elle, ne meurt pas complètement. Claire L'Hoër insiste sur le fait qu'« après l'an mil, les bains publics réapparurent » de manière significative.

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Les étuves médiévales : des lieux de sociabilité

Dans les villes médiévales, les étuves étaient des lieux de sociabilité très fréquentés. On s'y baignait dans des barriques de bois remplies d'eau chaude parfumée aux plantes, et on pouvait même s'y restaurer. Le cliché du Moyen Âge crasseux est surtout un produit du XIXe siècle, lorsque l'on voulut opposer la modernité triomphante à une prétendue barbarie des siècles anciens.

Pourtant, loin de l'image d'un Jacquouille fuyant l'eau comme la peste, les fouilles archéologiques ont apporté de nombreuses nuances. Des peignes, des rasoirs, des pinces à épiler et des petits instruments de toilette ont été découverts en grand nombre, témoignant de pratiques d'hygiène bien réelles.

Des chiffres qui parlent

L'historienne rappelle par exemple qu'en 1292, « sous Philippe IV le Bel, Paris dénombrait, pour ses 200 000 habitants, 27 étuves dont le tarif d'entrée était fixé par le prévôt ». Vingt-sept établissements pour une ville médiévale supposément noyée dans l'ordure, un chiffre qui mérite de calmer quelques certitudes bien ancrées. À cette époque, on se lavait donc bien plus qu'on ne le croit généralement.

Quand l'eau devient suspecte

Alors, que s'est-il passé pour que cette image persiste ? L'historienne explique qu'il y a eu un tournant qui a paradoxalement rendu les siècles suivants moins portés sur le bain. Parmi plusieurs facteurs, l'épidémie de peste a joué un rôle majeur, ainsi qu'une certaine représentation du corps, pensé comme poreux. L'eau devient alors inquiétante, car on imagine qu'elle pénètre par la peau ouverte et y introduit les maladies. Mieux valait alors se couvrir que se laver, le vêtement faisant rempart.

À cette peur médicale s'ajoute bientôt une peur morale. Les étuves, lieux de promiscuité et de nudité, deviennent suspectes. Claire L'Hoër souligne que ces établissements « furent présentés comme des lieux de perdition et de débauche », ce qui a contribué à leur déclin.

Versailles, ou le triomphe du linge sur le savon

L'idée que tout le monde était aussi sale que Jacquouille la Fripouille est donc à revoir de toute urgence. Ironiquement, c'est l'époque moderne, y compris dans ses milieux les plus raffinés, qui a délaissé les grands bains. Claire L'Hoër note qu'au XVIIe siècle, « les seules parties du corps véritablement lavées régulièrement avec de l'eau étaient les mains et la bouche ».

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La bouche, notamment pour tenter de sauver ce qui peut l'être d'une dentition promise à la débâcle. « À 40 ans, on était généralement édenté, comme c'était le cas de Louis XIV lui-même », écrit-elle. Dans les hautes sphères, la toilette consistait d'abord à changer de linge. Le courtisan se frottait le visage avec un tissu propre, plutôt que de le laver franchement. La chemise blanche, portée sous les habits, était censée purifier le corps « du fait de sa couleur ».

La vraie révolution de l'hygiène est beaucoup plus tardive

Le véritable tournant se joue au XIXe siècle, avec l'émergence des théories hygiénistes. À partir de là, la propreté cesse d'être une simple affaire d'apparence et devient une question cruciale de santé publique. Claire L'Hoër rappelle ainsi la destruction de quartiers trop denses, l'apparition des égouts, et le rôle fondamental du préfet Eugène Poubelle.

« Même les pauvres devaient être propres, et l'hygiène s'enseignait à l'école, au même titre que la morale », écrit l'historienne. C'est seulement à ce moment-là que les standards modernes s'imposent définitivement, faisant oublier que nos ancêtres médiévaux aimaient leurs étuves bien avant que Versailles ne décide que l'eau était un danger. C'est enfin là que Jacquouille la Fripouille aurait pu prendre une douche sans être jugé, mettant fin à des siècles de malentendus historiques.