Hommage à Jürgen Habermas : la prose intègre d'un philosophe modéré et obstiné
Hommage à Habermas : la prose intègre d'un philosophe

Hommage à Jürgen Habermas : la prose intègre d'un philosophe modéré et obstiné

L'essayiste et traducteur Frédéric Joly rend un hommage poignant à Jürgen Habermas, disparu récemment, en mettant en lumière une dimension rarement étudiée de son œuvre : sa prose intègre. Ceux qui ont lu et étudié le philosophe allemand ressentent profondément qu'avec sa mort, c'est une époque entière qui s'achève. Comme Habermas l'écrivit lui-même à la mort de l'historien Gershom Scholem, « Avec lui disparaît une génération de maîtres dont les personnalités avaient su maintenir présente et intacte une part de notre passé ». En ces temps de grand désarroi intellectuel et moral, la disparition de Habermas représente également la perte d'un point de repère absolument sûr.

Les origines journalistiques et théâtrales d'une écriture singulière

Il est essentiel de rappeler que le jeune Habermas, avant de se tourner vers la philosophie et la sociologie, avait envisagé une carrière de journaliste et nourri une passion intense pour le théâtre. Cet homme attacha toujours une importance particulière à l'écriture et à ses enjeux formels. Ami proche de l'écrivain Max Frisch et grand lecteur de littérature européenne, Habermas développa un style reconnaissable entre tous, caractérisé par une singulière matité. Ce terme, qui désigne un métal ou un papier non brillant, peut parfois revêtir une connotation légèrement péjorative, évoquant quelque chose de terne et sans éclat. Pourtant, comme le philosophe le relevait lui-même, ce style évolua discrètement au fil des décennies.

L'antithèse de l'ésotérisme et de la solennité

Dès ses premiers articles au début des années 1950, la prose habermassienne se situa délibérément aux antipodes du style ésotérique ou solennel, de l'éclat frelaté de nombreux philosophes et intellectuels allemands de la première moitié du XXe siècle. Elle se distingua immédiatement par sa précision et sa sobriété extrêmes. Rien n'était plus étranger à Habermas que le geste pompeux et suffisant, caractéristique d'une élite intellectuelle qui s'était révélée prompte aux pires compromissions. Ce geste fut jugé risible et définitivement disqualifié par l'enfoncement de l'Allemagne et de l'Europe dans l'abjection du nazisme.

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Chez le « premier » Habermas, les démonstrations abstraites s'appuyaient sur le seul mode de l'argumentation. Lorsque l'écrivain forgeait des figures de style ou des locutions métaphoriques, celles-ci servaient uniquement, comme l'a montré son biographe Stefan Müller-Doohm, à donner de la concrétude aux phases décisives de ses démonstrations. « Les constructions langagières expressives sont mises au service des argumentations explicatives », écrivait Müller-Doohm dans sa biographie du philosophe. Cette approche demeura constante tout au long de sa carrière.

La reconnaissance académique et l'évolution stylistique

En octobre 1976, l'Académie allemande pour la langue et la littérature décerna à Habermas le prix Sigmund Freud pour la prose scientifique. Cette distinction fut attribuée au motif que sa langue, par sa manière singulière de donner expression à ses pensées, travaillait à sa propre disparition. Chez le « premier » Habermas, l'écriture tendait effectivement à s'effacer, sa discrétion était telle qu'on finissait par l'oublier. Cependant, un tel parti pris exigeait un intérêt linguistique beaucoup plus soutenu que celui que supposait une écriture ostensiblement expressive.

La prose habermassienne ne visait pas pour autant la transparence absolue. Témoignant d'un vaste savoir et constituée d'un riche lexique, elle donnait écho, par son épaisseur syntaxique, à une histoire intellectuelle dont le philosophe et sociologue n'avait cessé de montrer que l'Allemagne l'avait activement refoulée au XXe siècle : celle de l'Aufklärung, courant de pensée qui allait de Lessing à Marx en passant par Heine. Pourtant, Habermas n'imitait aucun idiome, même ceux de ses prédécesseurs immédiats de l'école de Francfort. Il avait forgé au fil du temps son propre répertoire stylistique et conceptuel dans lequel il puisait à volonté.

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La tension syntaxique et la dualité philosophique

La syntaxe habermassienne, d'une parfaite cohérence, n'avait rien du calme bloc compact : on devinait une tension à l'œuvre en elle, et c'est sans doute à cette tension qu'elle devait sa dynamique propre. Comme le philosophe le reconnaissait lui-même, il existait non une contradiction mais une réelle dualité à vouloir contribuer à l'amélioration, ne serait-ce qu'à la marge, d'un monde secoué par de graves crises, tout en explorant les limites parfois considérables inhérentes à la régulation de sociétés hautement complexes.

Ce qui se laissait discerner dans cette tension, confiait-il à Stefan Müller-Doohm et Roman Yos, c'était « la ligne de basse protestante de la philosophie kantienne, qui nous encourage, au moyen de bonnes raisons, même en face de situations sans espoir, à ne pas renoncer à faire usage de notre liberté rationnelle afin de façonner nos conditions de vie ». Cette ligne de basse, celle du refus du défaitisme, résonnait dans l'œuvre entière et lui donnait sa vibration particulière.

Le refus du négativisme et la confiance en la raison

Les lecteurs de Habermas ne trouveront rien chez lui du « négativisme constant » qu'il voyait à l'œuvre dans « la Dialectique de la raison » d'Adorno et Horkheimer. Le philosophe s'évertuait en effet à fonder une nécessaire confiance minimale en la raison et le devoir d'y recourir. Sa méditation inquiète sur les conditions de stabilisation d'une coexistence sociale intrinsèquement fragile l'avait conduit vers un universel anthropologique : les expériences communicationnelles vécues par des individus qui ne devenaient eux-mêmes qu'au fil du processus de socialisation.

Ces individus devaient s'entendre entre eux sur quelque chose, élaborer en coopération des solutions face à des problèmes apparus de façon contingente, et ils ne pouvaient pas ne pas apprendre de leurs expériences. D'où la très ferme conviction chez Habermas de l'existence de processus d'apprentissage cumulatifs. Faire de ces processus son objet de travail premier lui avait permis d'une certaine manière de ne pas renoncer à l'idée de progrès – d'un progrès certes toujours et encore ponctué de régressions –, alors même qu'il avait pris congé de longue date des schémas typiques de la philosophie de l'histoire.

L'ultime œuvre et la réflexion sur la finitude

« Une histoire de la philosophie », cette vaste fresque proposant une généalogie de la pensée postmétaphysique, se ramenait en définitive à une histoire des processus d'apprentissage menés à bien dans le champ de la philosophie. Le tableau historique d'une rare ampleur se doublait en permanence d'une réflexion sur les tâches d'une philosophie contemporaine désormais entièrement sécularisée mais qui ne saurait renoncer à une réflexion éthique sur « ce que l'on est et ce que l'on doit être dans le monde ».

Bien sûr, l'auteur d'« Une histoire de la philosophie » savait qu'un court récit fictionnel pouvait également éclairer, à sa manière, un universel anthropologique. L'un de ses romans préférés – relu une énième fois peu de temps avant sa mort – était « L'homme apparaît au Quaternaire » de Max Frisch, un roman mettant en scène la lutte acharnée d'un homme âgé, isolé, malade, peinant à avoir prise sur son environnement immédiat, son corps et ses souvenirs. Le laconisme de la représentation était aux yeux de Habermas l'une des principales qualités de l'ouvrage. C'est dans l'ultime redécouverte de cette préparation séculière au mourir dénuée de toute verbosité que le philosophe et lecteur infatigable trouva, semble-t-il, un réconfort paradoxal.