Hélène Morand : une identité complexe derrière le mythe littéraire
Depuis la publication en 1924 de Lewis et Irène, le premier roman de Paul Morand, le public a souvent confondu Hélène Morand avec le personnage d'Irène, la banquière du livre. Cette assimilation persistante masque une réalité bien plus nuancée. Contrairement à son homologue fictif, Hélène était certes fortunée, mais elle n'a jamais exercé dans le secteur financier, n'ayant jamais occupé d'emploi salarié. De même, contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, elle n'était pas d'origine roumaine mais grecque, détail qui ajoute à la complexité de son identité.
Une position politique fluctuante dans la France des années sombres
Hélène Morand a adopté des positions pro-allemandes à une époque où cela pouvait sembler avantageux pour fréquenter l'élite nazie, mais cette orientation est rapidement devenue un handicap social considérable. La collaboration, qui avait connu un certain engouement mondain, est vite tombée en disgrâce. Dans une France traditionnellement attachée aux codes de l'honneur et de l'élégance, incarnée par ses escrimeurs et ses couturiers, l'erreur de jugement politique n'est jamais pardonnée à ceux qui se sont trompés de camp.
Une biographie révélatrice par un auteur inattendu
Ces éclairages sur la vie d'Hélène Morand nous parviennent grâce à l'ouvrage Hélène et Paul Morand publié chez Plon au prix de 22 euros. David Bonneau, auteur de cette double biographie, se présente au dos du livre comme ayant « créé une société de conseil aux dirigeants ». Cette entrée en littérature par un non-écrivain professionnel constitue une approche originale, voire surprenante, pour un beau livre de cette qualité. Hélène elle-même maîtrisait sept langues et en lisait couramment quatre : le français, l'anglais, le grec et, naturellement, l'allemand.
Une relation privilégiée avec Marcel Proust
Un autre grand écrivain français, distinct de Paul Morand, a été profondément épris d'Hélène : Marcel Proust. Leur complicité se manifestait par de longues conversations littéraires qui lassaient parfois Paul. Ils partageaient des moments de légèreté, faisant les magasins en chantonnant et dînant dans les palaces les plus prestigieux tout en s'amusant. Leur amitié s'est cependant terminée par une brouille, non pour des raisons politiques mais à cause de questions de politesse et d'étiquette. La rupture entre ces trois personnalités vives et susceptibles reste difficile à décrypter complètement.
Marcel Proust a néanmoins rédigé une préface pour le premier livre de Paul Morand, sans toutefois mentionner une seule fois le nom de l'auteur. L'atmosphère de l'époque, saturée de contradictions, rappelait par certains aspects l'affaire Dreyfus. Si Proust avait vécu jusqu'à 70 ans au lieu de mourir prématurément à 50 ans dans des conditions précaires – se nourrissant d'une sole et d'une bière par semaine apportées par un chasseur du Ritz, mais pas le même jour –, leur différend aurait peut-être été plus simple à comprendre.
L'après-guerre : survie et renaissance
Après la chute du Troisième Reich, les Morand se retrouvent sans ressources financières en Suisse, où ils survivent difficilement. Paul reprend l'habitude de marcher pour économiser les tickets de bus. Le couple conserve cependant un luxe accessible aux démunis : la lecture. Paul passe ses journées dans les bibliothèques publiques, redevenant l'adolescent érudit qu'il n'a jamais cessé d'être. Les Morand ont perdu la plupart de leurs relations sociales mais conservent quelques amitiés, notamment parmi d'anciens collaborateurs qui avaient vitupéré contre les Juifs et les communistes. Progressivement, ils retrouvent une certaine stabilité.
Les dernières années : cécité, académie et voyages
De retour en France, Hélène devient aveugle. C'est la jeune actrice Nathalie Baye qui viendra lui faire la lecture d'œuvres de Balzac. Paul, quant à lui, se présente à l'Académie française et est élu. Ces deux vieillards pleins d'allant consacrent leurs dernières années aux voyages, particulièrement Paul. Lorsqu'il promène Hélène en voiture, il appuie sur l'accélérateur : elle adore la vitesse, ce qui explique peut-être son mariage avec un homme toujours pressé. Cette passion pour la vitesse symbolise bien le rythme trépidant de leur existence mouvementée.



