Désillusion dans l'émirat : le récit poignant d'un professeur français à Abou Dhabi
Après deux années passées à enseigner au lycée français d'Abou Dhabi, le narrateur du roman Très Brève Théorie de l'enfer de Jérôme Ferrari éprouve une profonde déception. Comme l'auteur lui-même, lauréat du prix Goncourt 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome, ce personnage a choisi l'émirat pour sa carrière, mais se retrouve confronté à une réalité bien éloignée de ses attentes.
Une ville déshumanisante et une famille éloignée
La ville d'Abou Dhabi a poussé à une vitesse vertigineuse, ses tours ressemblant encore à des maquettes tant leur développement a été rapide. Cette urbanisation frénétique crée un environnement peu propice à la vie urbaine, avec une chaleur torride et des voies rapides qui isolent les habitants. Cette situation a progressivement éloigné le narrateur de son épouse Nardjess et de leur fille Asaneh, âgée de 6 ans, qui lui reprochent amèrement cet exil forcé.
Le professeur avait pourtant été attiré par le récit admirable d'un voyageur anglais décrivant un désert hanté par des Bédouins à l'ascétisme magnifique. Il aurait dû se souvenir que ce même voyageur, en y retournant après des années, avait été horrifié de voir ces Bédouins se réjouir « avec cette inélégance si caractéristique des pauvres » du confort apporté par la manne pétrolière.
Le confort matériel face à la conscience sociale
Comment se plaindre lorsqu'on bénéficie d'un salaire très confortable et d'un logement panoramique ? Le narrateur se pose cette question face à la vie autrement difficile que mène leur domestique, une Sri-Lankaise qui n'est pas retournée dans son pays depuis des années. La situation devient particulièrement poignante lorsque cette employée refuse un billet aller-retour pour Colombo, où vient de naître sa petite-fille, prétextant qu'elle ne pourrait y retourner que chargée de cadeaux pour l'ensemble de sa vaste parentèle.
La pyramide sociale d'Abou Dhabi : de l'opulence à l'exploitation
Habitué à figurer dans le dernier tiers de l'échelle sociale en France, le professeur se découvre soudain dans le haut de la pyramide sociale aboudhabienne. Cette hiérarchie descend de la pointe occupée par les émirs jusqu'à l'armée de petites mains venues du sous-continent indien, chargées de faire partout le ménage. Ces travailleurs migrants ne peuvent se permettre de se plaindre : leur passeport est retenu par leur patron et leur salaire est en partie prélevé par l'agence qui les a fait venir.
L'esclavage moderne et les racines d'un désamour
Autant que les racines du désamour qui frappe ce couple franco-algérien - lui s'étant converti à l'islam pour l'épouser - c'est l'histoire de cet esclavage moderne qu'esquisse ce roman aigu et sensible. L'œuvre se révèle également cruelle, tant sa chute laisse peu de place aux bons sentiments. Ainsi se dévoile, en pointillé, l'envers social d'une mondialisation qui n'aura jamais été si heureuse que pour ceux qui en maîtrisaient les flux.
Très Brève Théorie de l'enfer de Jérôme Ferrari, publié chez Actes Sud, compte 154 pages et est disponible au prix de 16,50 euros. Ce roman offre une réflexion profonde sur les contradictions de notre époque globalisée, où le progrès matériel s'accompagne trop souvent d'une régression humaine.



