Vertige du jeu : les contradictions françaises face aux jeux d'argent de 1776 à 1933
Contradictions françaises face aux jeux d'argent (1776-1933)

Vertige du jeu : les contradictions françaises face aux jeux d'argent de 1776 à 1933

Dans son essai approfondi « Vertige du jeu. La société française et les jeux d’argent (1776-1933) », publié aux éditions Champ Vallon dans la collection « Époques », l'historien François Guillet dévoile les paradoxes saisissants qui ont marqué la relation de la France avec les jeux de hasard sur plus d'un siècle et demi. Cet ouvrage de 432 pages, disponible au prix de 27 euros en version papier et 18 euros en format numérique, plonge au cœur des tensions entre discours moralisateurs et pratiques sociales ancrées.

Le discours moral contre la réalité des pratiques

Le 22 mars 1828, le baron Charles Dupin, député libéral et polytechnicien réputé pour ses démonstrations statistiques, prononce un discours retentissant à la Chambre. Avec des chiffres à l'appui, il affirme que le jeu corrompt irrémédiablement la société. Il présente des données alarmantes : dans les cinq départements équipés d'une roue de la fortune, on recense 3 753 enfants nés hors mariage, contre seulement 627 dans les 81 départements sans ces loteries. Les vols, empoisonnements et abandons d'enfants y seraient également bien plus fréquents.

Pourtant, sur les mêmes bancs libéraux siège Benjamin Constant, décrit par François Guillet comme « un des joueurs français les plus célèbres de la première moitié du XIXe siècle ». Les archives conservent près d'une centaine de sommations exigeant le remboursement de ses dettes de jeu, illustrant parfaitement le décalage entre les condamnations publiques et les comportements privés.

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Les intérêts financiers de l'État

Cette contradiction traverse toute la période étudiée, de la création de la Loterie royale en 1776 à l'établissement de la Loterie nationale en 1933. L'État français a constamment navigué entre autorisations et interdictions, entre surveillance stricte et tolérance calculée, guidé avant tout par des impératifs financiers.

Les jeux organisés sous son contrôle ont d'abord financé de grands travaux publics au XVIIIe siècle, puis servi à alimenter les caisses de la police secrète au XIXe siècle. En 1933, face à une situation financière dramatique, le gouvernement rétablit officiellement les jeux pour pouvoir payer les pensions des anciens combattants, montrant comment la morale cède souvent le pas devant les nécessités budgétaires.

Une passion transversale à toutes les classes sociales

Avant d'être une affaire d'État, le jeu constituait surtout une passion profondément enracinée dans toutes les strates de la société française. Tradition aristocratique bien établie, il faisait partie intégrante des rites de la haute société, qui fréquentait assidûment les maisons de jeux prestigieuses comme Frascati sur le boulevard des Italiens à Paris, puis plus tard les casinos réservés aux élites dans les villes thermales ou à Monaco.

Le jeu a accompagné le renouvellement des élites dans la société urbaine du XIXe siècle, où émergea une nouvelle forme de sociabilité bourgeoise : le cercle. Mais les classes populaires n'étaient pas en reste. Elles se rassemblaient dans des tripots clandestins, organisaient des loteries de fortune et des combats d'animaux dans les rues, activités régulièrement dispersées par les forces de l'ordre.

Une condamnation morale à deux vitesses

François Guillet met en lumière comment la condamnation morale du jeu pesait principalement sur les classes populaires, tandis que dans les sphères plus élevées de la société, il représentait à la fois un secteur économique florissant et une marque d'élégance sociale. Cette distinction révèle les profondes inégalités face aux normes morales de l'époque.

L'ouvrage démontre ainsi comment les jeux d'argent ont servi de miroir aux contradictions françaises, entre aspirations morales, réalités sociales et impératifs économiques, sur une période cruciale de l'histoire nationale qui voit se transformer radicalement les rapports entre État, société et pratiques de loisir.

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