Charlemagne et l'école : un mythe tenace démenti par l'histoire
On lui attribue des guerres, un empire, une barbe légendaire et, dans l'imaginaire collectif français, la prouesse d'avoir inventé l'école. La rengaine de France Gall a solidifié cette croyance. « Qui a eu cette idée folle, un jour d'inventer l'école… » Voilà la chanson qui reste dans les têtes pour la journée. Pardon. Depuis des décennies, des générations d'enfants fredonnent ce contresens historique, perpétuant une erreur profondément ancrée.
La réalité historique : Charlemagne, organisateur du savoir
En vérité, Charlemagne n'a pas inventé l'école. Cependant, il a saisi avant beaucoup d'autres qu'un pouvoir solide ne repose pas uniquement sur l'épée, mais aussi sur l'écrit. Dans Une autre histoire de France (éd. Eyrolles, 2026), l'historienne Claire L'Hoër remet les pendules à l'heure. « Pour gérer l'empire immense qu'il avait formé au tournant du IXe siècle, il avait besoin de têtes bien faites », explique-t-elle dans son ouvrage qui revisite 35 des plus grands mythes français.
Il faut donc rendre à Charlemagne ce qui lui appartient, mais pas davantage. L'empereur comprend, au tournant du IXe siècle, qu'un vaste empire s'administre également avec des clercs, des comptes, des actes, des archives et des relais. Il s'appuie sur l'héritage romain pour imposer une culture de l'écrit face à des pratiques germaniques encore largement fondées sur l'oralité. Il nécessite des administrateurs capables de « tenir des comptes, réaliser des rapports et lui envoyer leur correspondance », écrit l'historienne.
La Renaissance carolingienne et ses limites
Autour de lui, un cercle d'érudits de premier plan donne corps à cette ambition. Alcuin, souvent présenté comme l'un des hommes les plus savants de son temps, Éginhard, Théodulfe d'Orléans et Paulin d'Aquilée forment le noyau de ce qu'on nommera plus tard la Renaissance carolingienne. Le cœur en est l'école palatine d'Aix-la-Chapelle, une sorte d'ancêtre de l'ENA.
Oui, Charlemagne encourage la création d'écoles. Il proclame même en 789 un programme ambitieux : « Qu'on rassemble non seulement les fils de condition modeste, mais les fils bien nés. Qu'on établisse des écoles pour l'instruction des garçons. » Sous son impulsion, des établissements se développent dans les monastères et autour des évêchés. Théodulfe recommande que « les prêtres tiennent des écoles dans les bourgs et les campagnes » et qu'ils accueillent les enfants sans exiger de paiement.
Mais Claire L'Hoër nuance fortement : « On ignore si des enfants du peuple fréquentèrent réellement ces petites académies, et dans quelles proportions. » L'école carolingienne existe bel et bien, mais elle ne signifie nullement une alphabétisation générale du royaume. Les livres demeurent rares, précieux, copiés à la main dans les scriptoria monastiques, réservés à une élite.
Le véritable berceau de l'école française : une lente évolution
L'histoire est donc plus poussive que le récit chanté de France Gall. Le mouvement est si lent qu'à la veille de la Révolution française, selon les estimations rappelées par l'historienne, seulement 40 % des Français savent lire et écrire. Et encore, savoir signer son nom ne garantit pas toujours une maîtrise réelle de l'écrit.
Le grand tournant survient évidemment sous la IIIe République, quand en 1881, l'enseignement primaire public devient gratuit. En 1882, l'instruction est rendue obligatoire pour les enfants de 6 à 13 ans. Claire L'Hoër le souligne : « Dans la mesure où les citoyens avaient obtenu le droit de vote universel masculin, il apparaissait désormais nécessaire pour eux de déchiffrer ce qui était écrit sur leur bulletin. »
C'est donc moins Charlemagne que Jules Ferry qui donne à l'école française sa forme familière. Il ne faut pas oublier que l'instruction des filles n'est pas identique à celle des garçons, car les programmes les destinent largement à leur futur rôle domestique et l'ascenseur scolaire reste longtemps étroit et inégalitaire.



