Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014 pour Pas pleurer, a prononcé jeudi dernier le traditionnel brindis d'ouverture de la feria de Nîmes, devant le temple de Diane, aux Jardins de la Fontaine. Dans un discours à la fois sensible et érudit, l'écrivaine a célébré l'histoire et l'identité de la ville à travers son patrimoine littéraire, rendant hommage aux auteurs qui ont contribué à façonner son regard sur Nîmes.
Un apprentissage du monde par la littérature
D'emblée, Lydie Salvayre a confessé son « défaut, une faiblesse et presque une maladie » : « j'ai appris et continue d'apprendre le monde par la littérature ». Elle a ainsi appris l'Amérique par William Faulkner, Philip Roth ou Toni Morrison, la Russie par Léon Tolstoï, Marina Tsvetaieva ou Ossip Mandelstam, et l'Angleterre par Emily Brontë, Virginia Woolf et George Orwell.
« Et j'ai appris et continue d'apprendre Nîmes par les écrivains et écrivaines qui l'ont évoquée, qui l'ont chantée et n'ont cessé de la réinventer », a-t-elle poursuivi. Grâce à leurs écrits, elle a découvert, avant d'y habiter, « sa lumière bleue, sa garrigue soleilleuse et ses champs d'oliviers semblables à ceux auprès desquels ma mère espagnole passa sa jeunesse ».
Un panorama littéraire de la ville
L'écrivaine a évoqué Marc Bernard, qui se disait « Nîmois par toutes ses fibres et toute son âme », et qui lui a fait connaître le quartier de la Croix de fer et la rue du Chapitre. Elle a également cité Lawrence Durrell et ses mazets des collines, Jean-Jacques Salgon et sa Nîmes intime, ou encore Francis Ponge et la beauté des Jardins de la Fontaine, dont il décrivait « les grandes draperies fougueuses des pins s'élevant en torsades jusqu'à cette rose terminale comme une fleur de magnolia : la Tour Magne ».
Salvayre a aussi rendu hommage à Jean Paulhan et à l'« esprit réboussier », cet esprit frondeur et crâneur, ainsi qu'à la Nîmes andalouse, avec son goût de la fête, sa feria, ses corridas et ses danses flamencas, qui rappelaient à son père andalou son exil de 1939.
Une histoire vivante, de Stendhal à la tauromachie
Revenant sur l'histoire de Nîmes, vieille de plus de 2000 ans, Lydie Salvayre a cité Stendhal, pour qui Nîmes était « une ville où l'on pouvait se croire à Rome », et Anatole France, qui trouvait que « le pays nîmois était plus latin encore que la patrie de Virgile ». Elle a rappelé les révoltes des bagaudes entre le IIIe et le Ve siècle, les guerres de religion qui firent de Nîmes un bastion protestant, et l'essor de l'industrie textile qui donna naissance au jean.
« L'histoire de Nîmes n'a jamais été une histoire morte et embaumée », a-t-elle insisté, évoquant les Arènes qui « vibrent encore et toujours de l'émotion des foules ». Elle a salué André Chamson, qui fit graver le mot « résister » sur son épée d'académicien, et a développé un lien entre tauromachie et littérature, citant Michel Leiris, pour qui une littérature sans risque est « nulle et non avenue ».
Des figures oubliées aux anonymes de la ville
Lydie Salvayre a également mis en lumière des figures moins connues, comme Bernard Lazare, dont la statue a été reconstruite 83 ans après sa destruction par le régime de Vichy, ou Christine Pawlowska, née en 1952 à Alès, remarquée par Simone Gallimard et dont le roman Écarlate a été salué par François Mauriac. Elle a aussi évoqué Dhuoda, princesse du IXe siècle, auteure du Manuel pour mon fils, conservé au Carré d'Art.
Enfin, l'écrivaine a dédié son brindis « aux oubliés, aux invisibles, aux minuscules », ainsi qu'aux artisans, commerçants, libraires et à tous ceux qui « créent, instruisent, soignent, fabriquent, assistent ou transmettent » et donnent à la ville « son accent, sa couleur, sa force et sa beauté ». Un discours qui témoigne de l'attachement profond de l'auteure à cette cité qu'elle a appris à aimer à travers les mots de ceux qui l'ont célébrée.



