Anne Garréta : une vie entre les platines et les livres
La coupe de cheveux dite Firefly ou English Cut n'a pas changé depuis le début des années 1980. À cette époque, une étudiante parisienne nommée Anne-Françoise Garréta se lançait dans l'aventure nocturne, derrière les platines des discothèques, notamment au Katmandou. Elle se souvient : « En 1983 ou 1984, quand la télévision vient filmer un reportage dans un lieu de nuit lesbien, tout le monde porte un masque. » Quarante ans plus tard, plus besoin de se cacher. On ne verra toujours pas Anne Garréta « habillée en femme », mais portant une montre avec trotteuse, en mémoire analogique de l'instant où poser le saphir, pour surtout « ne pas casser la piste » et garder chaude la vibration du dance floor. En littérature, elle applique la même philosophie.
De l'École normale supérieure aux platines
Anne F. Garréta revient tout juste des États-Unis, où elle enseigne à l'Université Duke, pour la sortie de son ouvrage Portrait de l'artiste en animale nocturne. Bien plus qu'en « prof d'université, pédante professionnelle » comme elle se décrit avec humour, elle se reconnaît en DJ, un rôle qu'elle a tenu pendant deux ans à Paris, Berlin et New York. Son livre est violet, la couleur fétiche des cercles saphiques, tout comme la couverture de son premier roman Sphinx, réédité l'an dernier.
Il faut mesurer aujourd'hui l'événement que fut, en 1986, cet opus non genré, introduisant bien avant le « iel » un personnage principal dont on ne pouvait deviner le sexe. Son autrice n'a alors que 23 ans et romance la vie de DJ. « Mon ambition n'était pas d'être éternellement noctambule ou DJ », explique celle qui a échappé à l'addiction et au sida de cette époque. « Mon ambition, c'était clairement une vie d'écriture, de livres. Mais pour écrire, il fallait avoir une expérience de la vie pour me débarrasser de moi-même. »
Enfant farouche et grande lectrice, Garréta aurait choisi la musique si ses parents l'avaient permis. À 19 ans, elle lit la philosophie allemande dans le texte et assure ses arrières en étant reçue au concours de l'École normale supérieure. « Je pouvais du jour au lendemain lâcher les platines, tout ce mode de vie et revenir aux études et à la littérature. Et c'est ce que j'ai fait. »
Une carrière littéraire marquée par l'OuLiPo et le prix Médicis
Elle rejoint une amoureuse aux États-Unis, y fait sa vie, et revient régulièrement avec des romans publiés chez Grasset. Le talent qu'elle déploie dans Pas un jour, narrant son donjuanisme, lui vaut le prix Médicis en 2002, deux ans après avoir intégré l'OuLiPo, dont elle apprécie la rigueur formelle. Sa tendance à procrastiner l'a amenée à travailler pendant sept ans sur cet essai d'autoportrait, finalement abouti après des semaines d'écriture intense, et en musique. Sa compagne, depuis trente ans, et leurs deux enfants se souviennent d'un livre très bruyant.
Un remix de souvenirs littéraire et musical
Cet ouvrage est singulièrement réussi, aussi littéraire que musical, rigoureux dans sa langue tout en étant peu respectueux des codes et des limites, allègrement franchies. Il s'agit d'un remix de souvenirs, avec une iconographie soignée, une formidable bande-son, et un documentaire de musicologie sur la musique des années 1980 accessible au lecteur.
L'autrice nous entraîne des paysages du Michigan à la maison familiale du Morvan, grands espaces déserts avec des rivières froides comme elle les aime. Mais les États-Unis de Trump sont rudes, les retours de bâton violents. « Les USA sont en train de se suicider », nous dit-elle. Plutôt que de prêcher, Garréta cultive son goût pour l'exogamie, boit des bières avec les trumpistes, en essayant de comprendre « pourquoi et comment ». Elle souhaite s'atteler à un roman vraiment américain, couvrant du XIXe au XXe siècle.
Bientôt arriveront quelque 300 livres pour le prix Médicis, dont elle est jurée, retrouvant chaque mois de novembre le milieu littéraire parisien, ce qui tranche avec sa sauvagerie assumée. « Certes. Mais écrire, même dans la solitude, c'est quelque chose qui vise une piste de danse. » Elle confirme qu'elle rêve souvent, la nuit, de se retrouver aux platines.
\nRéférences : DJ. Portrait de l'artiste en animale nocturne (Mercure de France, collection « Traits et Portraits », 256 pages, 23,50 €). Sphinx (Gallimard, collection « L'Imaginaire », 176 pages, 12 €).



