Anne F. Garréta : 40 ans de littérature, de Sphinx à DJ, entre Paris et les platines
Anne F. Garréta : 40 ans de littérature entre Sphinx et DJ

Anne F. Garréta : quarante ans d'écriture entre littérature et musique

Quarante ans de création littéraire pour Anne F. Garréta, depuis l'événement que fut, en 1986, la publication de son premier roman Sphinx. Ce texte fondateur, dont le personnage principal et narrateur est non genré, a été réédité l'an dernier dans la collection « L'Imaginaire » chez Gallimard. Il a également inspiré un nouvel opus intitulé DJ Portrait de l'artiste en animale nocturne, paru dans la collection « Traits et Portraits » du Mercure de France. Cet ouvrage nous plonge dans les années 1980, où l'autrice officiait aux platines en tant que DJ.

Un livre à la croisée des arts

DJ Portrait de l'artiste en animale nocturne est un livre formidable, aussi littéraire que musical. Il se distingue par une langue rigoureuse tout en franchissant allègrement les codes et les limites établies. Professeure à l'université américaine de Duke en Caroline du Nord, Anne F. Garréta est de passage à Paris, sa ville natale. Elle évoque avec passion les nuits presque fauves, la musique, la littérature et la vie sous l'ère Trump.

Retour sur les années Sphinx

Le Point : Après six romans, ce volume en forme de portrait vous ramène à vos années Sphinx, celles d'une DJ en 1982-1983. Comment avez-vous fait pour ne pas sombrer, face à l'alcool, à la drogue, dans ces années que le Sida allait endeuiller ?

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Anne F. Garréta : Je savais pourquoi je faisais ce détour par la nuit. Mon ambition n'était pas d'être éternellement noctambule ou DJ. Mon ambition, c'était clairement une vie d'écriture, de livres, etc. Mais pour écrire, il fallait avoir une expérience de la vie, être sortie de chez soi et pouvoir se dire : « J'ai assez vu et vécu pour pouvoir me débarrasser de mon petit moi. » Beaucoup de gens ont sombré tout simplement parce qu'ils n'avaient pas les moyens de s'extraire de la nuit. Ils n'avaient pas les diplômes, pas les ressources, et sont restés scotchés dans ce mode de vie.

Alors que j'avais tous ces moyens et que je pouvais, du jour au lendemain, lâcher les platines et revenir à mes études, aux livres, à la littérature. Et c'est ce que j'ai fait. J'ai vécu ma jeunesse comme si je devais mourir avant 30 ans. À 30 ans, je me suis dit : « Tiens, je suis toujours là. » Mes modes de vie se sont faits un peu moins extrêmes. Et plus tard, quand j'ai eu des enfants, je me suis dit qu'il fallait quand même commencer à faire attention.

L'improvisation littéraire

Le Point : Vous avez mis du temps à « accoucher » de ce livre qui réunit souvenirs, notes et photos. Comment revenir à ce monde des boîtes lesbiennes que vous écumiez à Paris, Berlin, New York, etc. ?

Anne F. Garréta : Je passe beaucoup de temps de ma vie à accumuler des provisions. J'avais donc, comme toujours, un stock de notes, de fragments, de morceaux, mais pas de structure. Je ne savais pas quelle forme prendrait ce livre. Alors, un peu comme aux platines, j'ai improvisé des enchaînements.

Pour pouvoir improviser, il faut avoir appris beaucoup, avoir oublié beaucoup, et se risquer à inventer. Regardez les bons musiciens de jazz : ils ont toute la discothèque dans la tête, et au milieu de tout ce qu'ils savent, ils arrivent à tracer, à tirer le fil de quelque chose qui n'a encore jamais été joué. J'ai essayé de faire pareil en littérature.

La révélation de l'homosexualité

Le Point : La sexualité n'est pas le moindre des thèmes de ce livre. À quand remonte la révélation de votre homosexualité ?

Anne F. Garréta : Très tôt, vers 14 ou 15 ans, j'ai su que j'aimais les femmes. La difficulté était de savoir comment arriver à le vivre, d'autant qu'à l'époque, les sources d'information étaient rares : comment faire ? Comment communiquer ce désir, qui était clandestin, stigmatisé, pathologisé même.

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Je n'étais pas très sociable, et je résistais à la pression sociale ; ou du moins, étant déjà assez farouche, je n'ai pas cru nécessaire d'y sacrifier. Le lycée était étouffant de conformisme, mais quand je suis arrivée en prépa à Henri IV, la libération fut totale. D'un seul coup, j'étais dans un milieu qui, culturellement, acceptait la transgression, et même la valorisait. Tout y était expérimental.

Le contexte familial et la transgression

Le Point : Et dans le contexte familial ?

Anne F. Garréta : Je me suis barrée de chez mes parents en pleine nuit avec mes caisses de livres pour m'installer avec ma petite amie de l'époque : ça a quand même fait un petit scandale. Si je n'avais pas réussi ensuite le concours de l'École normale supérieure (ENS), je pense que ça se serait moins bien passé. Quand on transgresse, il s'agit par ailleurs d'assurer. Le succès intellectuel, culturel, suspend la malédiction.

Le progrès pour les lesbiennes

Le Point : A posteriori, peut-on quand même parler de vrai progrès concernant la situation des lesbiennes ?

Anne F. Garréta : Sans le moindre doute. Je donne un exemple dans le livre : en 1983 ou 1984, quand la télévision vient filmer un reportage dans un endroit de nuit lesbienne, tout le monde porte un masque. Aujourd'hui, les soirées queer sont en vidéo sur les réseaux sociaux. Quand en 1986, j'essayais de publier Sphinx, Le Seuil, éditeur quand même de Barthes et autres, l'avait refusé, jugeant que le livre était pervers.

Il n'y avait pas des dizaines de femmes écrivains sur la place de Paris qui, dans les années 1980 et même encore au début des années 2000, se présentaient comme ostensiblement non-hétérosexuelles. Il y a donc très nettement un progrès de ce point de vue. Mais il ne faut pas croire que tout va bien madame la marquise et qu'il n'y a rien à préserver, ni rien à combattre encore. Les retours de bâton réactionnaires restent extrêmement violents.

Le vocabulaire : de lesbianisme à queer

Le Point : Autrefois, on parlait de lesbianisme, aujourd'hui on dit queer et autres acronymes. À quoi correspond ce changement de vocabulaire ?

Anne F. Garréta : Queer est un vieux mot anglais pour désigner les gens bizarres, aux mœurs, disons, non standard. Le terme s'est répandu plus largement à partir de 1990, moment de l'émergence de la théorie queer (chez Teresa de Lauretis et Judith Butler entre autres). Queer, c'est une remise en question de l'évidence des partitions qui sont censées structurer et déterminer l'identité, la sexualité. Sphinx, paru en 1986, était en cela un texte précurseur.

En 40 ans, les manières de penser et de vivre, les normes, tout cela a changé de manière incroyable. Le portrait tente aujourd'hui aussi de retracer ce bougé des identités, des modes de vie. Où et comment on danse, sur quoi… On ne drague plus non plus de la même manière. Le passé n'est pas mort, des formes anciennes subsistent. Mais il y a des inventions nouvelles et des continents entiers que l'oubli a engloutis.

Un donjuanisme assumé

Le Point : Dans DJ comme dans un précédent roman de vos conquêtes, Pas un jour, Prix Médicis 2002, on sent chez vous une forme de donjuanisme. Est-ce exact ?

Anne F. Garréta : Ha ! C'est vrai, et je ne m'en excuse pas. Le désir prend des formes différentes, on peut éprouver du goût pour diverses personnes, ne pas se refuser le plaisir du badinage, de la séduction… C'est un jeu qui peut rendre la vie joyeuse. Point besoin de consommer de manière effrénée. Paris pour cela est une ville magique qui permet de vivre entourée de multiples possibilités de plaisir.

La littérature et la musique

Le Point : Ce livre est absolument littéraire, mais on y trouve aussi toute une partie qui combine histoire et technique de la musique, presque un essai de musicologie. Qu'est-ce qui, au fond, vous a portée jeune vers la littérature ?

Anne F. Garréta : La littérature est aussi une technique de la langue, de la tête et du corps. Mais si j'avais eu le choix, j'aurais préféré faire de la musique. Mon livre tente quelque chose à l'intersection de la musique et de la littérature : rendre intelligible autant que sensible ce qu'engage le métier de DJ qui fait danser des corps en foule. Et puis, le faire dans une langue portée par le rythme. Mais cela suppose des gestes, des techniques, des machines. Et sur ces sujets, très peu a été écrit. J'essaie de combler une lacune.

La vie aux États-Unis aujourd'hui

Le Point : Vous êtes partie très jeune pour les États-Unis où vous enseignez la littérature. Comment vivez-vous la période actuelle ?

Anne F. Garréta : Comme la fin d'un empire. Les USA sont en train de se suicider, de démanteler tous les piliers de leur puissance. Une coalition d'intérêts souvent opaques, la capture des organes du pouvoir et des branches du gouvernement par diverses oligarchies raniment une guerre civile qui n'a jamais fini.

La situation familiale et sociale

Le Point : Dans votre vie familiale, avez-vous vu la situation s'aggraver ?

Anne F. Garréta : Oui. Je vis, pour des raisons diverses, dans plusieurs mondes sociaux, à l'université, à la maison, dans plusieurs États, et il me paraît que ce sont des mondes cloisonnés, des bulles. La désinformation sévit et l'abrutissement concerté des populations. Le dogmatisme et le fanatisme grotesque prospèrent. L'hostilité se cultive par tous médias. La ségrégation fleurit. Les inégalités enflent, la précarité, pourtant déjà extrême, s'accroît. Le commerce des armes se porte bien. On vous livre à domicile les boîtes de munitions de tout calibre : c'est pratique.

Le jury du Prix Médicis

Le Point : Vous avez accepté de siéger au jury du Prix Médicis, un des temps majeurs de la rentrée littéraire. Vous ne fuyez donc pas complètement le milieu littéraire ?

Anne F. Garréta : La question est légitime. De même que je pense que la littérature doit toucher au monde, de même je ne peux pas être écrivain en m'enfermant dans une tour d'ivoire. Le problème est que le contact social m'arrache de l'énergie. Je connais des gens à qui, au contraire, la sociabilité procure un regain de joie. Mais la littérature est aussi une activité sociale. Le langage n'est pas chose privée. Écrire, même dans la solitude, c'est viser un public, comme un DJ mixe à destination d'une piste de danse.

La raison pour laquelle j'ai accepté de devenir jurée de prix, nous en parlions récemment avec Marie Darrieussecq, c'est que, alors que nous ne sommes ni éditeurs, ni journalistes ou critiques, nous croyons fermement que dans un jury de prix littéraire, il faut des écrivains. Des écrivains doivent être en capacité de dire, de livres contemporains : « Ça, c'est de la littérature, et destiné à durer. » Ce n'est pas pour faire clique, coterie.

Je ne suis pas là pour donner le prix Médicis à mes amis, mais pour découvrir des livres écrits par des gens que je ne connais absolument pas. Ensuite, je peux certes les rencontrer, et devenir amie avec ces écrivains-là que j'estime, que j'apprécie et même parfois peux admirer. La seule raison de se taper les 300 volumes qui déboulent dans ma boîte aux lettres chaque été (le Médicis, c'est littérature française, littérature étrangère, et essai), c'est de me dire que dans ce tas, il y a peut-être trois livres pour moi, et il faut que je les trouve, parce que ces trois-là, je veux les partager avec d'autres.

Et si je les choisis, c'est parce que je pense que dans 5 ans, 10 ans, 20 ans, 30 ans, ils seront encore lisibles. C'est comme se constituer une cave : je cherche le livre que je peux garder 30 ans et plus en cave, et chaque fois que je vais le relire, et le goûter, il aura changé, il aura évolué avec tout ce qu'il y a autour. Bien sûr, certains préfèrent se beurrer au beaujolais nouveau, ou aux boissons industrielles prémixées. Ça va plus vite, ça demande moins de soin. Mais moi, mon job, c'est de découvrir, collectionner et faire déguster des grands crus.

À lire : DJ. Portrait de l'artiste en animale nocturne (Mercure de France, collection « Traits et Portraits », 256 p., 23,50 €). Sphinx (Gallimard, collection « L'Imaginaire », 176 p., 12 €).