L'écrivaine mauricienne Ananda Devi, 69 ans, publie « Chronique d'un pays perdu », une saga teintée de réalisme magique qui réinvente le passé de son île natale. Dans cet ouvrage, elle présente Le Bouchon, un village inaccessible et miraculeux dont tous les habitants auraient été engendrés par le même géniteur. Deux branches composent cette communauté : l'une issue de l'épouse d'un colon blanc, l'autre d'une esclave noire travaillant sur le même domaine sucrier. Ce métissage, qui se perpétue sur les générations suivantes, produit le meilleur comme le pire dans ce récit maximaliste et halluciné.
Une genèse ancrée dans la recherche anthropologique
L'origine de ce roman remonte à 1980. Dans le cadre de recherches pour son doctorat d'anthropologie sur les identités minoritaires, Ananda Devi visite un lieu à l'extrême sud-est de l'île Maurice, Le Bouchon. Les habitants de ce village en autarcie retracent l'histoire de leur communauté d'une manière singulière, ce qui a profondément marqué la romancière. Cette expérience de terrain est devenue le terreau de son nouveau livre.
Ananda Devi, récemment couronnée du prix Neustadt pour l'ensemble de son œuvre, explique avoir voulu « créer le mythe d'origine de l'île Maurice ». Elle souhaite offrir une nouvelle mythologie à ceux que la colonisation a dépossédés. La romancière, qui a notamment signé la fable « le Jour des caméléons » et le poignant « la Nuit s'ajoute à la nuit » — pour lequel elle avait passé une nuit dans l'ancienne prison de Montluc, à Lyon —, poursuit ainsi une œuvre marquée par l'exploration des identités et des mémoires.
Un village hors du temps et une nature réenchantée
Dans « Chronique d'un pays perdu », Le Bouchon apparaît comme un lieu hors du temps et du monde. Le village vit en autarcie, préservé des influences extérieures, ce qui permet à l'auteure de déployer un imaginaire où le réel et le merveilleux se mêlent. Un garçon se change en oiseau, une mère se laisse mourir de chagrin avant de réapparaître comme une déesse végétale. Ces transformations illustrent la puissance évocatrice du réalisme magique que manie Ananda Devi.
La romancière, photographiée à Paris le 3 juillet 2026, était de passage dans la capitale française début juillet pour évoquer son nouveau livre. Elle y a retracé sa volonté de réparer, par la fiction, les blessures laissées par le colonialisme sur l'île Maurice, terre à la population hétéroclite.
Une œuvre consacrée par le prix Neustadt
Ce retour littéraire intervient après une consécration internationale : Ananda Devi a reçu le prix Neustadt pour l'ensemble de son œuvre, une distinction majeure dans le monde des lettres. Forte de cette reconnaissance, elle poursuit son exploration des identités minoritaires, thème central de ses recherches anthropologiques et de sa création romanesque.
« Chronique d'un pays perdu » s'inscrit dans la rentrée littéraire de 2026. L'ouvrage, dont la sortie est très attendue, confirme la place singulière de son auteure dans le paysage littéraire francophone. L'entretien a été réalisé par Amandine Schmitt pour le Nouvel Obs, publié le 22 août 2026.



