Alain Decaux rend hommage à Alexandre Dumas dans un dictionnaire passionné
L'historien et académicien Alain Decaux publie aux éditions Plon son « Dictionnaire amoureux d'Alexandre Dumas », un ouvrage de 636 pages qui représente le fruit de soixante-quinze ans d'une admiration sans faille pour l'auteur des Trois Mousquetaires. Jamais le qualificatif « amoureux » n'a semblé plus approprié pour décrire la relation qu'entretient Decaux avec l'œuvre et la personne de Dumas.
Une passion née dans l'enfance
« J'ai aujourd'hui 85 ans et j'avais 10 ans quand j'ai lu pour la première fois Alexandre Dumas », confie Alain Decaux. Alité à cause d'une péritonite qui a failli lui coûter la vie, le jeune garçon reçoit de son grand-père six énormes volumes du Comte de Monte-Cristo. « Je les ai avalés en six jours. Ma passion pour Alexandre Dumas était née, elle n'a jamais disparu ni même faibli, au contraire », raconte-t-il. Comme la plupart des adolescents, il découvre Dumas par Monte-Cristo ou Les Trois Mousquetaires, alors que l'auteur était persuadé de passer à la postérité grâce à son théâtre plutôt qu'à ses romans.
Le génie boulimique de Dumas
Ce qui frappe dans la personnalité d'Alexandre Dumas, c'est sa boulimie sans limite pour les femmes, la bonne chère et le travail. « On a l'impression qu'il vit plusieurs vies à la fois sans jamais éprouver de fatigue », observe Decaux. Ses journées semblent dépasser vingt-quatre heures puisqu'il parvient simultanément à écrire, chasser, donner des conférences, publier des journaux, voyager, sortir au théâtre et mener une vie amoureuse plus qu'épanouie.
L'homme était également un lecteur insatiable, doté d'une mémoire phénoménale. « Il lisait un livre et il pouvait, des années plus tard, en réciter des passages entiers. Il pouvait rédiger une phrase, être interrompu par des visiteurs puis reprendre sa phrase comme si rien ne s'était passé », souligne l'historien.
Une vie financière tumultueuse
Alexandre Dumas a connu une existence marquée par d'extraordinaires contrastes financiers. Né dans la misère, il devient richissime grâce aux droits d'auteur colossaux de ses pièces et romans, pour finir couvert de dettes. « Il a vis-à-vis de l'argent la même attitude que pour tout le reste, il ne compte pas », explique Decaux.
En juillet 1847, Dumas inaugure le rêve de sa vie : son château de Monte-Cristo à Port-Marly, construit sans regarder à la dépense. Six mois plus tard, les huissiers saisissent tout le mobilier et le château est racheté aux enchères. Contraint à l'exil à Bruxelles en même temps que son ami Victor Hugo, mais pour des raisons différentes, Dumas incarne le génie insouciant face aux réalités matérielles.
La relation père-fils et le sauvetage du château
Alain Decaux a contribué en 1971 au sauvetage du château de Monte-Cristo, menacé de destruction. Cette action revêt une dimension symbolique particulière puisque c'est son père qui lui avait fait découvrir le lieu. « Les Dumas se prénomment Alexandre de père en fils, et il y a chez eux une relation filiale hors du commun », note l'académicien.
Dumas avait quatre ans à la mort de son père, le général Thomas-Alexandre Dumas, couvert de gloire mais mis au ban par Bonaparte. Sans l'avoir vraiment connu, il lui voue une admiration sans bornes. Ses relations avec son propre fils, l'auteur de La Dame aux camélias, connaissent des tensions liées aux femmes, mais Dumas reconnaît rapidement le talent de son enfant. « Il allait voir ses pièces avec des fleurs, et à la fin de la représentation, les jetait sur scène, se tournait vers la salle en criant : 'C'est mon garçon qui a écrit ça !' », rapporte Decaux avec émotion.
Dumas et le cinéma : un hommage mitigé
Alors qu'Alexandre Dumas représente un auteur parfaitement cinématographique, le septième art ne lui a pas vraiment rendu justice. « Il y a eu 646 films tirés de ses romans, et il est vrai que très peu sont à la hauteur de son œuvre », constate l'historien. Un producteur avait même envisagé de tourner Les Trois Mousquetaires avec les Beatles, arguant qu'ils étaient également quatre.
Decaux ajoute avec humour : « Heureusement que la télévision n'existait pas du temps d'Alexandre. Elle l'aurait kidnappé pour écrire des scénarios et il n'aurait quand même pas eu le temps d'écrire tous ses romans ». Malgré ces adaptations souvent décevantes, le cinéma a contribué à rendre Dumas célèbre dans le monde entier.
De la passion pour Dumas à la vocation d'historien
Alain Decaux reconnaît que sa vocation d'historien doit beaucoup à Alexandre Dumas. « J'ai aimé l'histoire grâce à lui mais mon père m'a fait comprendre que Dumas ne respectait pas toujours la vérité historique. Alors, je me suis mis à lire les historiens et cela m'a beaucoup plu », explique-t-il.
Dumas lui a enseigné l'art de raconter des histoires et de rendre l'histoire accessible, mais cette aptitude correspondait aussi à sa nature profonde. « À l'école ou à l'université, j'étais toujours le premier pour aller au tableau faire un exposé et souvent sans la moindre note », se souvient-il.
Le « Dictionnaire amoureux d'Alexandre Dumas » d'Alain Decaux représente bien plus qu'un simple ouvrage de référence. C'est le témoignage vibrant d'une passion littéraire qui a traversé les décennies, offrant aux lecteurs une plongée intime dans l'univers fascinant de l'un des plus grands auteurs français.



