Ahmet Altan, écrivain turc emprisonné : la littérature comme résistance face au pouvoir
Ahmet Altan : la littérature comme résistance face au pouvoir turc

Ahmet Altan : cinq ans de geôle et une voix inaltérable

En Turquie, une plaisanterie circule parmi les intellectuels : il serait plus simple de compter les écrivains qui n'ont jamais connu les geôles du pouvoir que ceux qui y ont séjourné. Ahmet Altan, lauréat du prix Fémina pour Madame Hayat, incarne parfaitement cette réalité. Fils de Çetin Altan, journaliste et opposant communiste, et frère de Mehmet, emprisonné le même jour que lui en 2016, il a finalement retrouvé la liberté après cinq longues années. Rencontré à Paris puis au festival Atlantide de Nantes pour la sortie de son nouveau roman Boléro chez Actes Sud, il confie avec humour au sujet du titre de ses carnets de prison, Je ne reverrai plus le monde : « Oui, je suis un menteur. » Aujourd'hui encore, son esprit vagabonde vers tant d'autres détenus dans son pays, comme Demirtas ou Kavala.

Un parcours marqué par la dissidence

Né en 1950 à Ankara, journaliste depuis 1974, Ahmet Altan a tout fait pour déplaire au régime. Il a dénoncé l'armée turque face aux Kurdes, appelé à la reconnaissance du génocide arménien... Dès son premier roman en 1982, il a subi un autodafé, moins pour le contenu de l'œuvre que pour nuire à cet intellectuel opposant. Dans Boléro, sa nouvelle héroïne Asli, physiothérapeute respectée et femme indépendante, se débat dans une relation toxique avec Mehmet, un ancien procureur au charme malfaisant. À travers lui, elle découvre peu à peu un pays proche d'un « bourbier de l'injustice et du crime ».

La prison : une transformation positive

Le Point : Que reste-t-il en vous de ces cinq années de prison ?

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Ahmet Altan : La prison peut vous réduire à néant, mais elle a changé ma vie positivement, car j'y ai écrit des livres. Enfermé avec deux détenus – ce qui est difficile pour un homme connu pour aimer les femmes – je ne me suis jamais senti en prison. Je passais la plupart de mon temps avec Madame Hayat, et qui ne voudrait pas passer son temps avec elle ?

Les procureurs : symboles d'un pouvoir arbitraire

Le personnage de Mehmet dans Boléro est un ancien procureur. Que symbolise cette profession aujourd'hui en Turquie ?

Ahmet Altan : Mehmet me permet de sonder un homme qui charme par son intelligence tout en étant mauvais. Comme une plante carnivore, il broie tout. En Turquie, les procureurs ont le pouvoir de ruiner des vies. Un exemple : c'est un procureur qui a envoyé six policiers m'arrêter. Lors de mon interrogatoire, on m'a accusé d'avoir envoyé un « message subliminal » aux putschistes de 2016. Le policier ignorant le sens du mot, il a proposé de chercher sur Google... Ce procureur est aujourd'hui secrétaire du ministre de la Justice. Vous comprenez pourquoi mon personnage est un procureur.

Mafia et État : des liens inextricables

L'empire ottoman s'est suicidé en tuant les Arméniens. Si ce n'est pas le sujet principal de Boléro, le roman explore les rapports entre politique et mafia. « Aucune mafia ne pourrait se développer sans le soutien de l'État », affirme Altan. Dans les pays en développement, ces liens sont renforcés par l'absence de liberté de la presse. L'écrivain travaille actuellement sur ce thème dans un nouveau roman, utilisant la politique comme arrière-plan pour montrer comment elle influence la vie privée.

Écrire sur le génocide arménien : un acte de courage

Comment écrire sur cette partie tragique de l'histoire ottomane ? Que risque-t-on en Turquie ?

Ahmet Altan : Le génocide arménien est une trahison de l'empire ottoman. Dire « un million de morts » parle d'Histoire, mais écrire l'histoire d'une seule victime marque le lecteur à jamais. Les gouvernements haïssent la littérature car les sentiments persistent là où les pensées s'effacent. En Turquie, ce sujet est tabou, mais j'ai publié mon livre sans procès pour l'instant. Mon père a eu près de 300 procès, j'en ai eu pour propagande communiste, terrorisme... Je suis habitué.

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Laïcité et démocratie : un équilibre fragile

Une pétition d'intellectuels pour la laïcité a récemment circulé. Altan ne l'a pas signée. « La laïcité ne contient pas toujours la démocratie », explique-t-il. En Turquie, l'appareil militaire a instrumentalisé la laïcité pour se maintenir au pouvoir. Son combat est celui de la démocratie, qui englobe laïcité, égalité et droits de l'homme.

Espoirs pour la Turquie : un avenir démocratique ?

Le maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, est en prison. Pourtant candidat crédible face à Erdogan, son cas symbolise les entraves démocratiques. « Erdogan a été élu, mais élection ne veut pas dire démocratie », souligne Altan. La Turquie n'a jamais connu de vraie démocratie, et la situation s'est aggravée. La société doit s'emparer du droit, car le pays est en retard sur la Magna Carta de 1215.

Le rôle géopolitique de la Turquie : un pont inabouti

Héritière d'un empire liant Europe, Moyen-Orient et Afrique, la Turquie possède un pouvoir unique pour favoriser la paix. « Elle est le seul pays pouvant créer un pont entre chrétiens et musulmans, entre Occident et Orient », estime Altan. Si un gouvernement démocratique musulman avait émergé, l'Europe aurait connu un autre climat politique, avec moins d'immigration et de montée de l'extrême droite. Malheureusement, le pouvoir actuel n'a pas saisi cette chance, mais la Turquie conserve cette force potentielle.

Boléro, d'Ahmet Altan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabannes, éditions Actes Sud, 224 pages, 22 euros.