Une adaptation fidèle et poétique
L'auteur québécois Guy Delisle livre une version dessinée de « L'Occupation des sols », nouvelle publiée en 1988 par Jean Echenoz, sans trahir le souvenir merveilleux de ses lecteurs. Un doux moment de mélancolie qui raconte le deuil impossible d'un père et de son fils pour la même femme, Sylvie Fabre.
Trente-huit ans ont passé depuis la parution de ce bijou de la littérature. « L'Occupation des sols » contait dans une poésie inégalée le deuil d'un homme de peu de mots et de son fils pour la même femme. Sylvie Fabre, épouse du premier et mère du second, porte un nom à la banalité confondante, s'inscrivant dans la galaxie des patronymes échenoziens avec Gérard Fulmart, Paul Salvador et autres Robert Bristol.
La nouvelle était si chirurgicalement descriptive qu'elle donnait au lecteur une idée très précise du décor. Après la disparition de la mère et de toutes ses photos dans un terrible incendie, père et fils ont pris l'habitude de se rendre au pied d'un immeuble parisien où la dernière représentation de Sylvie Fabre promeut un parfum sur l'entièreté d'un pignon. La signature cinématographique de l'écrivain jouait à plein dans ces scènes de la vie ordinaire ciselées par un verbe qui ne l'est pas.
Le sens de leur vie
Il y avait tout pour faire un film, mais Guy Delisle, Fauve d'or 2012 du Festival de la BD d'Angoulême pour « Chroniques de Jérusalem », a fait main basse sur l'intrigue. La vie avance patiemment sous son coup de crayon qui joue avec les ombres de l'immeuble, les balconnets incurvés et les plans du quartier. Le square sis aux pieds de la défunte dépérit, cerné de palissades, puis un chantier s'annonce qui va transformer cette dent creuse en futur immeuble. Père et fils vont se retrouver dans la sauvegarde de ce qui peut l'être encore. C'est le sens de leur vie.
Comme dans le roman d'Echenoz, on s'amuse du grignotage progressif de la fresque et de ses collusions ubuesques. La robe raccourcit. Les ouvriers s'affairent devant l'immense décolleté de l'égérie. Le temps fait son œuvre, mais décision est prise de ne pas sombrer dans le fatalisme pour s'accrocher à ses souvenirs. Le père est le premier à se présenter dans la petite cahute du promoteur pour acquérir un appartement. Son fils revient auprès de lui pour un dessein commun que nous devinons aisément.
Un artiste respectueux du texte
Tout juste saluera-t-on l'art de Guy Delisle d'avoir su mettre en images un souvenir de lecture si intact. Le dessinateur n'a rien trahi. Mieux, il a comme emprunté le stylo du romancier pour composer certains dessins. La quintessence de ce croisement est peut-être dans ce triptyque pleine page qui raconte en trois vignettes le remplissage progressif du canal Saint-Martin, mêlant la distance et l'ironie chère à cet écrivain.
Jean Echenoz est admiratif : « Toute lecture suppose une réinvention du livre par le lecteur, et celle de Guy me convient tout à fait. Son interprétation est une lecture et une représentation personnelle de mon texte, dans laquelle je retrouve mon projet initial. À mes yeux, Guy Delisle a précisément reconstitué l'atmosphère de mon petit livre. »
Les deux hommes s'étaient rencontrés il y a dix ans, alors que Jean Echenoz préparait l'écriture d'« Envoyée spéciale » et puisait un zeste d'inspiration dans l'album « Pyongyang » de Delisle. L'amitié ainsi nouée avait accouché d'un premier roman graphique adapté des textes du romancier, « Ici ou ailleurs » (L'Association), en 2019. L'expérience était si réussie que le méticuleux romancier n'éprouvait « aucune crainte » à l'heure de cette nouvelle traduction.
Un beau compliment qui se mesure à l'aune de plusieurs précédents pour l'écrivain, adapté au cinéma (« Un an ») ou au théâtre (« Courir »). Alors que certains redoutent de voir leur œuvre revisitée, Jean Echenoz n'en a cure : « Un film est une adaptation qui se permet des libertés, souvent nécessaires, qui en font un objet indépendant, d'où le sentiment possible d'une dépossession. Alors qu'ici le travail de Guy Delisle est au plus près du texte, il le complète et l'enrichit sans l'altérer, tout en créant une œuvre originale qui est la sienne. »
« L'Occupation des sols », de Guy Delisle, éd. Gallimard BD, 80 p., 15,90 €.



