Toledano dévoile les ressorts de la nostalgie et de la comédie dans son nouveau film
Toledano : nostalgie et comédie dans son nouveau film

Le cinéma comme machine à remonter le temps

Saint-Exupéry affirmait qu'"on est de son enfance comme on est d'un pays". Le dernier film d'Eric Toledano et Olivier Nakache, Juste une illusion, offre précisément cette expérience singulière : un voyage introspectif vers soi-même. Une plongée profonde dans une nostalgie à la fois intime, individuelle et collective. Comment construit-on cette émouvante machine à remonter le temps ? Quels sont les mécanismes secrets des comédies ? Et quel rôle joue la nostalgie dans la création artistique ? Eric Toledano s'est confié aux Grands entretiens d'Anne Rosencher pour répondre à ces questions fondamentales.

L'adolescence, cet âge charnière revisité

Anne Rosencher : Votre film explore l'adolescence d'un garçon dans les années 1980. Pourquoi cette thématique vous a-t-elle habité à ce moment précis de votre vie ?

Eric Toledano : La cinquantaine représente incontestablement un âge charnière - on dit souvent qu'à cet âge, on est "les jeunes des vieux". C'est un entre-deux qui fait écho, de manière lointaine mais puissante, à un autre entre-deux bien plus constitutif : l'adolescence elle-même. L'adolescence reste un âge absolument fascinant où tout change radicalement, sans que l'on possède le moindre recul. Le corps se transforme, l'esprit évolue, le regard des autres commence à compter terriblement. Lorsqu'on a soi-même des enfants qui traversent cette étape cruciale, c'est comme si l'on refaisait le chemin, mais avec un point d'observation totalement différent. On mesure alors combien cette période est tumultueuse, exigeant une stabilité improbable au milieu de l'instabilité permanente des sentiments et des émotions. Tout y est démesuré, disproportionné. Quand on éprouve de la honte, on croit sincèrement qu'on va mourir ; quand on vit un chagrin d'amour, on est convaincu que le monde va s'arrêter de tourner… Cette expérience parentale amène inévitablement à s'interroger sur sa propre adolescence : est-elle vraiment celle qu'on a vécue, ou plutôt celle qu'on s'est construite pour pouvoir avancer ? Est-elle, au fond, juste une illusion ?

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Les années 1980 comme personnage à part entière

L'un des personnages principaux du film, c'est indéniablement l'époque elle-même : la France des années 1980. Elle n'est pas simplement une toile de fond décorative, mais interfère et interagit constamment comme un véritable personnage tout au long du récit. Comment cet effet se construit-il concrètement ?

C'est un processus très émotionnel et sensoriel. Il faut prendre le temps de s'immerger complètement, comme en plongée sous-marine profonde : revoir les émissions télévisées de l'époque, parcourir les journaux d'alors, redécouvrir les publicités caractéristiques – il y a notamment ce flash radio "le dollar à dix francs" que nous avons intégré au film, et qui m'a produit l'effet d'un flash-back sémantique instantané et puissant. L'avantage considérable quand on travaille en duo, comme Olivier et moi, c'est qu'on se raconte constamment des souvenirs : comment on était adolescents, comment on parlait, ce qu'on écoutait comme musique… Et à un moment donné, l'époque "remonte" à la surface, naturellement, presque magiquement. Par des couleurs spécifiques, par des musiques évocatrices, par la forme distinctive d'une lampe, tout devient intensément sensoriel. La lumière particulière, la couleur d'un papier peint typique, le canapé familial reconnaissable. Toutes les problématiques sociales de l'époque, qu'il faut ensuite faire rentrer subtilement dans la psychologie des personnages. C'est exactement ainsi que nous avons construit le film, pièce par pièce, souvenir par souvenir.

La nostalgie comme hommage au temps qui passe

Votre film est résolument nostalgique, au meilleur sens du terme – dans le sens de l'hommage respectueux, de la mélancolie fertile et créatrice. Qu'est-ce qui vous a particulièrement construits durant ces années 1980 que vous avez eu si envie de restituer à l'écran ?

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Je crois profondément qu'il existe dans chaque artiste une volonté tenace d'essayer d'attraper le temps, de le saisir. Le temps, c'est cette chose insaisissable qui nous échappe perpétuellement. On comprend cette réalité très jeune : le temps est irréversible, inexorable. Mais au cinéma, en littérature, en peinture et dans les autres arts, nous avons cette chance extraordinaire de pouvoir capturer des moments précieux, de les conserver précieusement, et peut-être parfois, de rendre certaines choses immortelles. Ces dernières années, avec la vieillesse puis la disparition de certains de nos proches - et Eric Toledano et Olivier Nakache ont perdu leur père respectif pendant le tournage -, nous avons douloureusement senti qu'un monde entier s'en allait avec eux. Nous ne voulions absolument pas que ce monde parte sans lui rendre un hommage sincère et cinématographique. Et puis, il y a effectivement des éléments dont je suis personnellement nostalgique, c'est vrai. Notamment, une certaine façon de concevoir l'identité qui a radicalement changé. J'avais envie de convoquer à l'écran un autre modèle que celui qui domine aujourd'hui, un modèle qui enferme davantage les individus dans une sorte de séparation culturelle qui m'étouffe un peu. Dans le film, l'enfant demande à ses parents : "on est quoi, nous" ? La possibilité précieuse d'être plusieurs choses simultanément, d'échapper aux assignations identitaires rigides, je trouve personnellement cela bien plus respirable et humain.

Les rites comme fils rouges narratifs

La préparation de la bar-mitsva fonctionne comme un fil rouge tendu avec subtilité tout au long du film. À quoi servent exactement les rites dans une narration cinématographique ?

D'un point de vue purement cinématographique, déjà, cela permet naturellement d'introduire de l'humour. Il y a quelque chose d'assez comique avec les bar-mitsva : vous prenez un adolescent de 13 ans et vous lui mettez un costume cérémoniel et un nœud papillon, on dirait immédiatement un enfant déguisé en adulte ; il est presque toujours un peu mal à l'aise, sa voix mue étrangement, il préférerait largement être en baskets et en t-shirt décontracté, mais on lui a imposé une cravate sérieuse. Ensuite, sur le fond plus profond : le rite sert essentiellement à accompagner le mouvement intérieur, la transformation psychologique. Dans ce cas précis : à accompagner le tumulte complexe qu'est l'adolescence et dont nous avons parlé précédemment. De manière générale, les rites représentent de grands moments de mise en scène sociale. Que nous observons, nous, avec notre œil affûté de cinéastes. Les mariages, avec leurs costumes traditionnels, les témoins solennels, le public ému. Les enterrements également, avec leur ritualisation. Il existe cette phrase magnifique qui dit à peu près : "La vie est une pièce de théâtre immense. J'y joue un rôle. Mais je ne sais pas exactement ce que j'y fais." Je trouve que cette citation résume parfaitement la condition humaine, dans toute sa complexité.

Une famille française comme miroir de la société

La famille Dayan, au cœur vibrant du film, c'est une famille française ordinaire ; une famille de Français juifs. Le fait de raconter leur histoire aujourd'hui, dans une France traversée par une inquiétante flambée antisémite, est-ce que cela a constitué un moteur créatif, une préoccupation constante, ou étiez-vous simplement concentrés sur le fait de raconter une histoire universelle ?

Si nous avions été d'origine sicilienne, nous aurions raconté l'histoire d'un adolescent d'origine sicilienne, tout simplement. Il se trouve qu'Olivier et moi avons grandi tous les deux dans des familles juives d'Afrique du Nord. Faire l'économie de cette réalité, ce eut été nous cacher lâchement face aux obsessions malsaines des autres. C'est une victoire idéologique que nous ne leur aurions jamais donnée. En même temps, dans le film, cette dimension identitaire prend une place proportionnelle, c'est-à-dire : pas centrale du tout. L'époque contemporaine est devenue obsessionnelle sur ce sujet, surtout les antisémites de tous bords ! Pour nous, je crois qu'il était crucial de remettre de la normalité, de la banalité heureuse. Une famille qui, dans la grande photo de la France, est là depuis très longtemps. Qui a toujours vécu en bonne intelligence avec ses voisins, avec ses héritages culturels et ses stigmates historiques. Avec les difficultés économiques réelles de la classe moyenne, et non les fantasmes dangereux que certains projettent sur nous. Ma réponse est donc double, apparemment contradictoire : à la fois je m'en fiche royalement, et à la fois j'en tiens parfaitement compte dans mon travail de création.

La comédie, cette tristesse élégamment déguisée

"La comédie, c’est la tragédie plus le temps". Vous qui en avez désormais écrit et réalisé une dizaine avec Olivier Nakache, diriez-vous que c’est une définition exacte ?

Il n’y a rien de plus vrai et de plus juste. D'ailleurs, nous l'observons tous dans notre quotidien : quand il vous arrive une véritable galère, vous la vivez d’abord comme quelque chose de tragique et insurmontable, mais une fois que le temps a fait son œuvre apaisante, vous allez la raconter de telle sorte que vos proches en rient franchement. C'est le début même de la mise en scène, de la narration. On raconte l'anecdote, puis on rajoute un détail savoureux, et encore un autre, parce qu'on voit que ça fonctionne, que ça fait rire. C’est exactement le ressort fondamental de la comédie : on analyse avec humour ce qui ne va pas en nous, nos imperfections. Ce sont nos failles personnelles et nos faiblesses humaines qui font rire les spectateurs. Notre côté petit, vulnérable. Si je racontais uniquement des histoires où je suis "le king", le héros parfait, ça n’aurait strictement aucun intérêt comique ou humain.

L'humour qui sauve et répare le monde

Il existe plusieurs types d'humour distincts. Comment définiriez-vous précisément celui que vous pratiquez avec Olivier Nakache ?

Je dirais que notre marque de fabrique, c’est l’humour qui sauve, qui répare. Même dans les situations les plus tendues, les plus dramatiques, il existe toujours une place pour l'humour qui désamorce les conflits, détend l'atmosphère, amène la connivence salvatrice, etc. Nous avons un tropisme un peu utopique, nous aimons raconter les histoires de ceux qui ont envie de "réparer le monde", de construire quelque chose de meilleur. Ces personnages nous fascinent, peut-être parce que nous aussi, nous sommes un peu des utopistes dans l'âme. Et qu'il faut aussi des illusions positives pour avancer, pour progresser. L'illusion constructive est un moteur puissant. Si nous n'en avions aucune, nous baisserions tous les bras découragés et nous nous lamenterions éternellement sur un monde qui s'effondre depuis toujours. Beaumarchais disait avec justesse : "Je me presse d'en rire de peur d'avoir à en pleurer". Je pense que la comédie, au fond, c’est une tristesse élégamment déguisée. Les grands comiques, ce sont souvent des gens très sombres à l'intérieur, mélancoliques. Simplement, ils possèdent beaucoup d'élégance et ils ont décidé courageusement de ne pas se plaindre, de transformer la douleur en rire. J’aime par-dessus tout cette phrase sublime de Jean-Louis Trintignant : "Essayons d'être heureux ne serait-ce que pour donner l'exemple." C’est une phrase qui m’est toujours restée, comme un guide précieux.