The Mandalorian and Grogu : un long-métrage qui peine à trouver son rythme
Fascinant objet d'étude que ce The Mandalorian and Grogu. Adaptation et suite de la série à succès The Mandalorian diffusée trois saisons durant sur Disney+, de 2019 à 2023, le film de Jon Favreau (Iron Man) promettait à la fois de satisfaire les fans invétérés de Star Wars, de contenter les thuriféraires du show et d'attirer un nouveau public en salles. C'est un long-métrage « pour tous les spectateurs », de l'aveu même de son réalisateur, dans le podcast The Town with Matt Belloni.
Proposition ambitieuse (au budget de 165 millions de dollars), qui risque malgré tout de s'écraser contre un impondérable du septième art (et de la vie, d'ailleurs) : à vouloir plaire à tout le monde, on finit par ne plaire à personne. Et la postérité d'une saga en pâtit. Downton Abbey et Sex and the City, transposés au cinéma dans les décennies précédentes, s'y sont cassé les dents.
Mais revenons à notre galaxie lointaine, très lointaine. Cette aventure de plus de deux heures, quoique plaisante à suivre pour qui y va sans attentes, semble en effet s'ignorer en permanence. Coincée quelque part entre une épopée de science-fiction élégante, un spectacle d'action radical et une fable familiale attendrissante, elle ne tranche jamais vraiment. Et finit par ennuyer.
L'humain absent (ou presque)
Car ce qu'on adorait dans The Mandalorian, c'était précisément son rythme resserré (chaque épisode durait une trentaine de minutes) et l'efficacité avec laquelle elle racontait les petites histoires dans la grande constellation Star Wars. Dans une ambiance digne d'un western, le chasseur de primes Din Djarin (Pedro Pascal, Les Quatre Fantastiques) y parcourait les planètes passant de péripéties en péripéties, avec son acolyte Grogu. Ce dernier, une petite bestiole de la même espèce que ce cher maître Yoda, devait être protégé coûte que coûte des forces du mal, en raison de son incroyable potentiel.
Or ici, l'ensemble traîne en longueur. On assiste à ce qui ressemble à l'enchaînement de plusieurs épisodes de la série. Une structure parfaitement calibrée pour un visionnage à la maison, où l'on peut user de la touche pause. Mais plutôt déstabilisante sur grand écran. Certes, les décors sont resplendissants - on pense à cette sublime base de la Nouvelle République, nichée entre une forêt tropicale et une plage ensoleillée - et la musique de Ludwig Göransson (oscarisé pour Sinners, Black Panther et Oppenheimer) est agréable. Mais ni l'une ni l'autre de ces qualités ne nous font oublier à quel point l'ambiance est morcelée. Entre la première et la seconde heure, on a même la nette impression d'assister à deux volets différents.
Pis encore : l'humain est absent, ou presque, de l'intégralité du film. Pedro Pascal se cache sous son casque de fer, on peut s'en accommoder. Sigourney Weaver (Alien) passe timidement une tête aux deux extrémités du récit, c'est frustrant, mais pourquoi pas. Même les créatures anthropomorphes, jadis signature de l'univers créé en 1977 par George Lucas, semblent avoir déserté les lieux, remplacées par des monstres plus ou moins réussis en images de synthèse. Ou en pâte à modeler, puisque - et c'est à louer malgré tout - Jon Favreau a, par endroits, opté pour des effets pratiques, avec de vraies marionnettes, télécommandées ou animées en stop-motion.
Grogu, immense coup marketing
Une qualité qui est aussi un défaut, car ce passage au « tout créatures » dit beaucoup la mécanique en marche chez Lucasfilm. Pour la comprendre, il faut remonter à novembre 2019 : The Mandalorian est lancée en même temps que le service de streaming Disney+, dont elle devient le premier grand carton - au point de se hisser dès l'année suivante dans le top 15 des séries les plus regardées au monde, établi par le très sérieux groupe Nielsen. Elle reste à ce jour la série la plus regardée de l'histoire de la plateforme.
Au centre de l'attention portée au show, un personnage revient en boucle sur la Toile : « bébé Yoda ». Plus recherché sur Google que le nom de certains candidats à l'élection présidentielle américaine de 2020, selon Forbes, cette petite créature verte représente un redoutable coup marketing pour Disney. Comme les Ewoks du Retour du Jedi en leur temps - mais en nettement plus mignon quand même -, « Grogu », de son vrai nom, est partout : figurines, t-shirts, mugs, chaussettes, bonnets…
Malgré un retard à l'allumage (les jouets n'arriveront sur le marché que quatre mois après la sortie de la série, représentant une perte de 2,7 millions de dollars pour la firme), le vert chérubin inondera le marché des produits dérivés. Un raz-de-marée qui ne se démentira jamais ensuite, donnant de plus en plus d'importance au personnage de Grogu dans la narration au fil des saisons. Et qui, ne soyons pas dupes, conditionnera à lui seul l'adaptation de la série au cinéma. Un filon largement exploité depuis avec Garfield, Lilo & Stitch ou encore le récent Marsupilami de Philippe Lacheau… Tous voudront leur « bébé mignon » qui fait vendre des peluches.
Même la légende Martin Scorsese, pourtant ouvertement réfractaire aux blockbusters Marvel, prête ici sa voix à un extraterrestre, tenancier rigolo d'un food truck spatial… Un mariage « contre-nature » qui semble dessiner les contours du cinéma du futur, boosté à l'intelligence artificielle, peuplé de personnages imaginaires et abandonné par les vrais acteurs.
La pilule ne passe plus : si on craque comme au premier jour devant les galipettes et les éclats de rire du bébé verdâtre, cela ne suffit plus à masquer les faiblesses d'un univers Star Wars en perte de vitesse depuis les adaptations très inégales de J.J. Abrams et Rian Johnson. Malgré un résultat loin de la catastrophe attendue, The Mandalorian and Grogu souffre de la comparaison avec ses aînés. Reste au final un très sympathique produit, plus proche d'un téléfilm, qui fait pâle figure face à la magie des premiers films de la franchise.
The Mandalorian and Grogu, de Jon Favreau (2 h 11). Avec Pedro Pascal, Sigourney Weaver, Jeremy Allen White et Martin Scorsese. En salle le 19 mai.



