Spartacus de Kubrick : le péplum qui sonna le crépuscule d'Hollywood
Spartacus : le dernier grand péplum et la fin d'une ère hollywoodienne

Spartacus de Kubrick : le dernier souffle épique d'Hollywood

Lorsque Spartacus fait son entrée dans les salles obscures en 1960, le genre du péplum, qui a défini l'âge d'or du cinéma américain, vit ses ultimes heures de gloire. Les chefs-d'œuvre comme Ben-Hur, Jules César ou Les Dix commandements ont déjà écrit ses lettres de noblesse. Hollywood ignore encore qu'à l'aube des années 1960, son hubris va précipiter sa chute. Le film de Stanley Kubrick symbolise cette période charnière : un âge d'or de la toute-puissance hollywoodienne qui porte déjà en lui les germes de son déclin.

Kirk Douglas, l'instigateur d'un projet ambitieux

À l'origine de ce péplum monumental se trouve Kirk Douglas. Rares sont alors les acteurs pouvant rivaliser avec la réputation du New-Yorkais, auréolé de ses rôles dans Le Gouffre aux Chimères, Les Ensorcelés, Vingt mille lieues sous les mers, La Vie passionnée de Vincent van Gogh et Règlement de comptes à O.K. Corral. Froissé de ne pas avoir obtenu le rôle-titre de Ben-Hur, attribué à Charlton Heston, il se tourne vers l'adaptation du roman de Howard Fast Spartacus. Il en acquiert les droits et en assure la production via sa société, Bryna Productions.

Dalton Trumbo et la fin de la liste noire

Pour écrire le scénario de cette révolte d'esclaves contre l'Empire romain, Douglas pense d'abord à l'auteur original. Insatisfait par une première version qu'il qualifie de « désastre inutilisable », l'acteur-producteur engage Dalton Trumbo. Un choix à la fois logique – Trumbo, comme Fast, a été victime du maccarthysme – et courageux : le futur scénariste de Johnny s'en va t'en guerre figure alors sur la liste des « Dix de Hollywood », ces artistes soupçonnés d'appartenir au Parti communiste et interdits de travailler sous leur vrai nom. Il commence ainsi le film sous le pseudonyme de Sam Jackson.

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Finalement, Trumbo sera crédité sous son véritable nom au générique. Dans ses mémoires, Le fils du chiffonnier (1988), Kirk Douglas s'attribue la paternité de cette décision : « Pour la première fois en dix ans, [Dalton Trumbo] entrait sur un plateau de tournage. Il m'a dit : “Merci, Kirk, de m'avoir rendu mon nom”. La liste noire était effacée. » En réalité, cette liste vivait ses dernières heures ; la même année, Otto Preminger avait déjà annoncé publiquement avoir engagé Trumbo pour Exodus.

Un casting homérique et des conflits de réalisation

Déterminé à imposer sa vision sur chaque aspect du film, Douglas assemble un casting légendaire : lui-même en Spartacus, l'immense Laurence Olivier en général Crassus, ainsi que les talentueux Tony Curtis, Charles Laughton et Peter Ustinov. Pour la réalisation, il propose d'abord le projet à David Lean (Le Pont de la rivière Kwai), qui refuse. Laurence Olivier décline la double casquette d'acteur et réalisateur. C'est finalement Anthony Mann, connu pour ses westerns complexes, qui est engagé.

La collaboration tourne rapidement au conflit. Les désaccords artistiques se multiplient ; Douglas craint que Mann ait perdu le contrôle : « Il semblait effrayé par l'ampleur du projet… Il laissait Peter Ustinov diriger ses propres scènes. » Mann est renvoyé, et le choix se porte sur un jeune cinéaste prometteur que Douglas entend diriger : Stanley Kubrick.

Kubrick face au défi monumental

À 31 ans, Kubrick n'a réalisé que quatre longs-métrages, dont Les Sentiers de la Gloire, film macabre sur la Grande Guerre où Douglas tenait le premier rôle. Spartacus représente un défi technique sans précédent : un budget de douze millions de dollars (équivalent à 134 millions aujourd'hui), contre 950 000 dollars pour son précédent film ; 10 500 personnes mobilisées et 8 000 soldats espagnols comme figurants pour l'armée romaine.

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Dans ce tournage où chacun veut imposer sa vision, Kubrick affirme son autorité. Il remplace Sabine Bethmann par Jean Simmons pour le rôle de la compagne de Spartacus, malgré les objections de Douglas. Il retravaille le scénario avec Trumbo pour une approche plus visuelle et complexifie le personnage principal. Il supprime tous les dialogues de Douglas, sauf deux, durant la première demi-heure du film : « On s'est disputés à ce sujet, mais j'ai eu gain de cause », affirme Kubrick. Douglas rétorque : « Il deviendra un excellent réalisateur un jour s'il se plante une seule fois. Cela lui apprendra peut-être à faire des compromis. »

Une production épique et des tensions persistantes

Kubrick insiste pour tourner les scènes de bataille en Espagne. Sa méticulosité est légendaire : il attribue un numéro et des instructions de jeu à chaque cadavre. Il lutte pour imposer son rythme – deux prises par jour contre les 32 exigées par le studio. Au directeur de la photographie Edward Muhl, qui se plaint de ses instructions trop précises, il lance : « Tu peux faire ton travail en restant assis sur ta chaise et en la fermant. Je serai le directeur de la photographie. » Muhl obtiendra pourtant l'Oscar de la meilleure photographie pour ce film. Le tournage dure 167 jours, dont près d'un quart pour la seule bataille finale.

Le reniement de Kubrick et l'héritage du film

Spartacus est le dernier film dont Kubrick ne maîtrise pas entièrement le scénario. À sa sortie, succès commercial retentissant, il souligne sa contribution : « Il est aussi bon que “Les Sentiers de la gloire”, et il est certain que j'y ai autant contribué. » Avec le temps, il le désavoue : « Spartacus est le seul de mes films où je n'ai pas eu pleine autorité… Tout vint en réalité du fait qu'il y avait des milliers de décisions à prendre. Quand vous n'êtes pas sur la même longueur d'onde que ceux qui les prennent, cela peut devenir une expérience très pénible. »

Pourtant, le film présente des similitudes frappantes avec ses premières œuvres, notamment la figure de l'outsider luttant contre l'ordre établi. Ce spectacle à la fois intime et grandiose fait écho à l'histoire américaine contemporaine – les esclaves sommés d'identifier leur chef évoquent les auditions de la commission des activités antiaméricaines – et aux persécutions subies par Trumbo et Fast.

La fin d'une ère hollywoodienne

Sorti un an après Ben-Hur, Spartacus est le film le plus lucratif de 1960. Il remporte quatre Oscars, dont celui du meilleur second rôle pour Peter Ustinov. La réplique « Je suis Spartacus » devient un symbole culte de résistance. Kubrick, furieux d'avoir été privé du final cut, quitte Hollywood pour l'Angleterre, déterminé à ne plus jamais céder sur sa liberté artistique. Il y entame la carrière d'auteur qui fera sa légende.

Cléopâtre en 1963 sonne le glas du péplum : cette production pharaonique manque de ruiner la Fox. Le genre, emporté par sa démesure, décline dans les années 1960 et ne retrouvera son éclat que des décennies plus tard avec Gladiator (2000). Le film de Kubrick reste ainsi un vestige : l'un des derniers symboles d'un Hollywood au sommet de sa puissance, qui a sacrifié les velléités artistiques de son réalisateur mais offert un divertissement qui captive encore, soixante-dix ans après.