Quatre ans après avoir marqué le Festival de Cannes avec As Bestas, un western moderne rugueux et brutal mettant en scène un couple confronté à la violence extrême dans un village de Galice, Rodrigo Sorogoyen est de retour sur la Croisette avec L'être aimé, un drame psychologique plus apaisé mais tout aussi intense. Le cinéaste madrilène, âgé de 44 ans, avait déjà imposé son style tendu, ses ruptures rythmiques et ses audaces visuelles – grand angle et longs plans-séquences – dans des films comme Que Dios nos perdone (2016), El Reino (2018), Madre (2019) et la série romantique Los años nuevos (sur Arte).
Une relation père-fille tumultueuse
Coécrit avec sa fidèle scénariste Isabel Peña, L'être aimé raconte l'histoire d'Esteban, un cinéaste mondialement célèbre interprété par Javier Bardem, qui tente de renouer avec sa fille Emilia, une jeune actrice inconnue jouée par Victoria Luengo (également à l'affiche d'Autofiction de Pedro Almodóvar). Il lui propose un rôle dans son nouveau film, pour lequel il est revenu spécialement en Espagne. Treize ans sans se voir : leurs retrouvailles dans un restaurant servent de prologue, avec une séquence intense en champ-contrechamp et des irruptions d'images en noir et blanc. Chacun est sur ses gardes, les blessures du passé sont à vif. Cet homme est-il vraiment son père ? Pourquoi l'a-t-il abandonnée ? Pourquoi cherche-t-il à se racheter ? Ces questions occupent tout le film, rappelant l'intrigue de Valeurs sentimentales de Joachim Trier, Grand Prix à Cannes en 2025.
Rodrigo Sorogoyen explique : « Isabel Peña et moi voulions parler, à travers l'histoire d'un père et de sa fille, de rapports de pouvoir, de hiérarchie, du monde du cinéma, mais aussi de comment les temps changent ; ce qui était accepté de certains comportements n'est plus OK aujourd'hui, et c'est très bien ainsi. »
Dans les coulisses d'un tournage
L'intrigue se déroule en grande partie sur le tournage d'un film, prétexte à montrer comment chacun joue son rôle dans un travail collectif dirigé par un seul homme, le réalisateur, à la manière de La Nuit américaine de François Truffaut ou Le Mépris de Jean-Luc Godard. Tensions, querelles d'ego, fâcheries et rapports de force surgissent chaque jour. Par exemple, une scène banale de déjeuner en plein désert avec du maquereau à 9 heures du matin se passe mal : le réalisateur s'énerve parce qu'un acteur feint de manger, mais il dépasse les bornes, se comporte mal, devient toxique. Fou rire dans l'équipe. Les prises de vues se multiplient, l'histoire tourne au psychodrame. Après ce clash, la cheffe opératrice démissionne et la productrice du film (Marina Foïs) explique au viril Esteban que ce genre de comportement machiste ne passe plus aujourd'hui. Mais le comprend-il vraiment, obsédé par sa recherche éperdue de retrouver par la fiction l'affection de sa fille, qui porte en elle une blessure toujours ouverte ?
Rodrigo Sorogoyen ajoute : « Ce que se raconte inconsciemment Esteban ne rejoint pas la réalité d'Emilia, et vice versa. Nous avons tous notre propre vérité sur ce que l'on vit. »
Un face-à-face magistral
Dans ce face-à-face tendu entre un père absent et sa fille délaissée, qui ont bien du mal à se retrouver, Sorogoyen laisse une belle liberté à ses acteurs, y compris celle d'improviser. Javier Bardem impose d'emblée sa présence virile, mais aussi sa fragilité, face à la sensible et subtile Victoria Luengo, déjà remarquée dans la magistrale minisérie Antidisturbios du même réalisateur. Un beau film, tout simplement. En salle le 16 mai.



