Nicolas Winding Refn revient d'entre les morts avec Her Private Hell
Refn ressuscité : Her Private Hell déroute Cannes

Nicolas Winding Refn revient d'entre les morts avec Her Private Hell

La mort tendait les bras à Nicolas Winding Refn. Pour de vrai. Lors de sa poignante conférence de presse cannoise, ce 19 mai à l’occasion de son nouveau long-métrage Her Private Hell, présenté cette semaine hors compétition, le cinéaste danois de 55 ans a décrit son retour des enfers après un grave accident cardio-vasculaire survenu en 2023.

Terrassé, « mort pendant 25 minutes » selon ses propres termes, le réalisateur de Drive (Prix de la mise en scène à Cannes 2011) fut sauvé en urgence par les médecins qui l’ont « ramené à la vie avec de l’électricité, comme le monstre de Frankenstein », a-t-il poétiquement confessé à nos confrères de Technikart.

Cette expérience quasi fatale réanima en lui, paradoxalement, une créativité qu’il pensait éteinte pour toujours, depuis la spectaculaire plantade artistique et commerciale de The Neon Demon : son avant-dernier film, projeté sur la Croisette en 2017 et qui n’avait pas spécialement ébloui Le Point Pop à l’époque.

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Style reconnaissable entre mille

Rêverie bariolée encore plus abstraite, qui risque d’horripiler de plus belle les nostalgiques de la période « rationnelle » du zébulon venu des fjords (la trilogie Pusher, Valhalla Rising, Drive ou même le controversé Only God Forgives), Her Private Hell serait donc l’enfant de ce cauchemar cardiaque bien réel pour NWR – et de son issue heureuse.

Tirer sur l’ambulance tient pour le coup de la mission quasi impossible, à la lumière de l’épreuve traversée par l’artiste – dont on se réjouit, il va sans dire, de ce nouveau départ en pleine forme physique. D’autant qu’on ne peut nier à cet « enfer très privé » un ADN griffé NWR jusqu’au bout des ongles. Un style visuel et atmosphérique reconnaissable entre mille.

Dès les premières minutes, qui s’ouvrent dans une cité futuristo-dystopique high-tech, hérissée de gratte-ciels désincarnés, émergeant d’une épaisse brume de nuit, le cinéaste déploie ses habituelles marottes depuis The Neon Demon. Narration onirique, décor principal dans une tour-hôtel-palace porno-chic angoissante de vide, nappes sonores lynchiennes ou violons grandiloquents de Pino Donaggio (l’ex-compositeur fétiche de Brian De Palma), codes visuels entre pub, clip et haute couture tendance cuir-latex, aréopage de jolies jeunes femmes aux dialogues nébuleux, farandole de néons et de halos de lumières diffuses, éclats de violence gore…

Toute recherche de linéarité, dynamique ou rationalité dans le récit se heurtera ici au goût de Winding Refn pour la déstructuration et la métaphore artistique à destination des « sachants ». Un synopsis officiel du film existe : « Lorsqu’une brume mystérieuse engloutit une métropole futuriste, libérant une entité mortelle et insaisissable, une jeune femme tourmentée part à la recherche de son père. Sa quête croise celle d’un GI américain lancé dans une odyssée éprouvante pour arracher sa fille des Enfers ». Voilà.

Ciném’art contemporain

Dans le dédale d’une intrigue où, en fonction de votre câblage mental du jour, vous aurez ou non envie de rentrer, on croise pêle-mêle : un tueur en série fracassant la tête de ses victimes contre des parois vitrées (le « Leather Man ») ; un trio conflictuel entre un père vieillissant obsédé de jeunesse, sa fille actrice nommée Elle (Sophie Thatcher), détestant cordialement Dominique (Havana Rose Liu), son ex-amie devenue la nouvelle épouse du papa et donc sa belle-mère ; le tournage d’un film de SF super kitsch au look sixties Bava/Barbarella…

Dans d’autres scènes nocturnes supposément situées dans un Japon d’après-guerre (mais les époques finissent par fusionner, donc là encore, pas de panique, c’est normal !), un soldat américain en uniforme surnommé le « Private K » (Charles Melton) recherche sa fille dans des quartiers interlopes et se heurte à des caïds locaux.

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On se rappelle aussi d’une séquence de boîte de nuit et d’un final qui, malgré les incontestables talents de Winding Refn pour une forme de ciném’art contemporain, vient à bout des plus patients et des plus indulgents, à force de refus absolu d’inclure le spectateur dans sa spirale nombriliste.

Un fil rouge autobiographique traverse, paraît-il, tout ce fatras, comme l’explique Nicolas Winding Refn : la quête d’un père pour retrouver sa fille, donc – une idée directement liée à son retour à la vie après son accident quasi fatal – et d’autres thèmes tels que la famille, la perte, l’amour, l’abandon… Soit. Mais avec des personnages ectoplasmiques, agissant systématiquement comme des automates surjouant, grimaçant, minaudant des répliques sans vie ou bien affichant des airs hiératiques plombants, on sera bien en peine d’identifier toutes ces intentions.

Affabulation ésotérique

Au temps de sa gloire, entre Blue Velvet et Mulholland Drive, David Lynch divisait lui aussi violemment la critique et comptait parmi elle de féroces contempteurs à chacun de ses puzzles minutieusement composés. Aujourd’hui, ses classiques sont unanimement célébrés, tant ils ont foudroyé nos mémoires de concepts, plans, scènes ou émotions indélébiles, avec des individus de chair et d’os, attachants malgré l’absurdité de leurs péripéties.

Ces cauchemars étourdissants sont toujours de fascinants Rubik’s Cube retournables à l’infini. On ne les décryptera jamais vraiment mais qu’importe, tant ils suscitent en nous la peur, l’effroi, le rire, la curiosité, un constant étonnement et une brise logique dans leur illogisme. Des qualités qui manquent cruellement à Her Private Hell et qui font de Lynch un auteur désormais si populaire – même aux yeux des plus réfractaires à l’abstraction.

On souhaite à Nicolas Winding Refn de suivre le même bout de chemin que le défunt cinéaste, dans ce virage d’affabulation ésotérique toujours plus opaque et autocentrée, pris par ses mises en scène depuis une bonne décennie. Le temps sera peut-être leur allié, à elles aussi. Du NWR qui jadis enflamma tout Cannes avec le fabuleux prologue de Drive émane toujours une incontestable singularité, de véritables visions de cinéma. On aimerait simplement qu’il accepte, un jour, de nous guider de nouveau un tout petit peu plus dans l’épaisse brume de ses fantasmes fashion chic et choc.

Her Private Hell de Nicolas Winding Refn (1h49). Date de sortie toujours inconnue.