Raoul Peck réhabilite George Orwell dans un documentaire percutant
Raoul Peck réhabilite Orwell dans un documentaire percutant

Raoul Peck redonne vie à George Orwell au-delà du cliché 'orwellien'

Le terme orwellien est omniprésent dans le discours contemporain, mais pour Raoul Peck, il est vidé de sa substance. Après trois années d'immersion dans les archives de l'auteur de La Ferme des animaux, le réalisateur haïtien rejette cet adjectif galvaudé. Dans son nouveau documentaire, Orwell : 2 + 2 = 5, il nous invite plutôt à revenir aux textes, à l'univers romanesque et surtout à l'homme derrière le mythe : Eric Blair (1903-1950).

Retrouver l'essence de l'écrivain derrière l'œuvre

« Il faut retrouver la personne à travers son œuvre, comprendre ce qui la fait respirer… Et donc aller à la rencontre de l'écrivain, explorer là d'où il vient », explique Raoul Peck. Le cinéaste précise qu'il ne s'agit pas d'une biographie conventionnelle, mais du récit d'une histoire avec un personnage complexe. « Je vois tout, je lis tout, j'écoute tout. J'arrive à l'essence de cette personne, l'essence intellectuelle, politique, émotionnelle », ajoute-t-il, décrivant une approche exhaustive pour cerner l'être humain derrière le nom de plume.

Les racines coloniales et la quête de liberté

George Orwell est d'abord un enfant de l'Empire britannique, né au Bengale où son père supervisait la production d'opium pour la couronne. Une photographie saisissante montre le futur auteur de 1984 bébé dans les bras de sa nourrice indienne. « Dès que j'ai vu cette photo, avec la nanny noire en Inde, ça m'a interpellé. C'est une photo que je reconnais », confie Raoul Peck, qui a consacré une séquence à cette image dans son film sur le photographe Ernest Cole.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le réalisateur souligne l'importance du regard dans les photos coloniales : « Je choisis toujours des photos où “le sujet” regarde l'objectif. Du coup, cette femme n'est plus ni victime ni objet, elle devient sujet. On sent toute la dignité de cette femme… Ce regard qui se plante dans le nôtre dit : reconnaissez mon humanité ».

À 19 ans, Eric Blair rejoint la police impériale indienne en Birmanie. Malade, il rentre en Angleterre en 1927 et décide de ne pas repartir, cherchant à « échapper à la domination de l'homme par homme ». Devenu journaliste et écrivain sous le nom d'Orwell, il exprime dans Une histoire birmane (1934) une indignation féroce contre l'impérialisme : « Comment pouvez-vous imaginer que nous sommes ici pour autre chose que pour voler notre prochain ? ».

La boîte à outils du totalitarisme et l'actualité brûlante

Raoul Peck est profondément marqué par le courage et la lucidité de George Orwell, qu'il considère comme « un frère de combat ». En s'appuyant sur les journaux et la correspondance de l'Orwell Estate, enrichis d'extraits de La Ferme des animaux et de 1984, le cinéaste juxtapose la pensée de l'écrivain avec notre actualité la plus immédiate.

« Il a fait un travail incroyable d'analyse de la boîte à outils du totalitarisme », résume-t-il. « Marx l'a fait pour le capital, Orwell l'a fait pour le politique. Il dissèque comment les choses fonctionnent et nous alerte sur le danger permanent de toute société ». Peck rejette l'idée d'Orwell comme prophète : « Il écrit à partir de son expérience, il déduit les risques de ce qu'il a vu et vécu, sans dogmatisme, ce qui fait qu'il a gêné tout le monde, y compris à gauche ».

Dans 1984, le parti au pouvoir impose des slogans comme « la guerre, c'est la paix ». Raoul Peck montre comment ces formules « régissent déjà notre monde ». Il cite notamment une allocution de Vladimir Poutine évoquant la guerre en Ukraine comme un effort de paix, ou l'expression « opération spéciale » qui rappelle la novlangue orwellienne, ce langage qui distord la réalité.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Un avertissement pour les démocraties contemporaines

Le film, parfois dense, est riche en images des dictatures actuelles – Corée du Nord, Birmanie, Russie… Mais Raoul Peck met aussi en garde les démocraties occidentales : « Nos sources d'information sont aujourd'hui polluées de mensonges, de faits alternatifs, d'omissions, de contradictions ». Il espère que son documentaire « aidera à remettre l'ensemble à l'endroit, incitera à la réflexion, forcera à se poser des questions ».

Le documentaire s'achève sur les dernières années de l'écrivain, vivant en ermite sur l'île de Jura en Écosse, où il travaille acharnément à 1984 tout en craignant de laisser son fils unique orphelin – ce qui se produira effectivement. Les textes en voix off, dits par Éric Ruf, laissent entrevoir une lueur d'espoir.

« Tout l'enjeu qu'Orwell soulève c'est : comment vivre dans ce qu'il appelle la “common decency”, une notion que l'on pourrait traduire par décence humaine », conclut Raoul Peck. « Comment remettre son cerveau “à l'endroit”, tout simplement. Ne pas se laisser tromper par cette offensive massive de duplicité, réfléchir, éviter l'intoxication ».

Orwell : 2 + 2 = 5, de Raoul Peck, sort en salles le mercredi 25 février 2026.