Les créations des grandes maisons de couture ont beau caresser le regard et le clinquant du luxe étinceler sur nos rétines, il en faudrait davantage pour masquer le fait que l’un des sujets principaux du Diable s’habille en Prada 2 est… la crise de la presse. C’est sûr, dit comme ça, sur le papier, glacé ou non, ce n’est pas très sexy. Mais si les actrices ont retrouvé leurs costumes, pour cette suite en salle dès ce mercredi, vingt ans après les avoir remisés au placard, ce n’est pas uniquement pour faire un film « nostalgique », comme l’a déclaré Anne Hathaway à USA Today.
« Il y a tant de pans de notre société qui sont menacés en ce moment, et parmi ceux qui nous inquiètent le plus, il y a la manière dont le journalisme est menacé et comment la vérité est traitée », a expliqué la comédienne de 43 ans. Dans le premier volet, sorti en 2006, elle incarnait Andrea Sachs, l’assistante de Miranda Priestly, rédactrice en cheffe à la poigne de fer et au verbe qui claque du très influent magazine de mode Runway.
Virée par SMS
Vingt ans plus tard, dans ce nouveau volet, elle est une journaliste d’investigation respectée et primée… Mais cette reconnaissance ne fait pas tout : elle apprend, par SMS, que le média qui l’emploie met la clé sous la porte et toute la rédaction au chômage. Un sort qui fait écho à la réalité : depuis 2022, plus de 8 000 journalistes ont perdu leur emploi aux États-Unis où « de nombreuses régions sont désormais considérées comme des déserts de l’information », rapporte Reporters sans frontières.
Au même moment, Runway connaît de graves secousses. La publication d’un article élogieux sur une marque de fast fashion ayant caché ses infractions aux droits humains cabosse l’image du magazine. À un tel point que les annonceurs rechignent fortement à payer pour faire apparaître leurs produits de luxe dans ses pages. « Le numéro de septembre [référence au September issue de Vogue, le plus scruté chaque année] est fin comme du fil dentaire », cingle Miranda Priestly.
Andrea Sachs arrive donc à point nommé pour prendre la tête du service reportages et apporter un regain de légitimité et de respectabilité à Runway, avec des sujets de fond. Mais la prose et le sérieux journalistiques ne sont pas des baguettes magiques et l’on ne tarde pas à faire comprendre à la journaliste que ses articles, aussi intéressants soient-ils, ne sont pas (assez) lus.
Un réalisateur concerné
« Runway n’existe pas. Enfin, il existe, mais personne ne l’achète. Maintenant, on est numériques, téléchargeables… » Cette réplique qu’assène Miranda Priestly avec une froideur à peine désabusée résonnera à coup sûr comme un coup de fouet dans bien des rédactions autour du monde.
Le Diable s’habille en Prada 2 rappelle que dans ce paysage en clair-obscur, le pouvoir est entre les mains de ceux qui ont l’argent pour financer les médias. Ainsi, quand Miranda et Andrea retrouvent Emily Charlton, jouée par Emily Blunt, désormais à la tête d’un poste à très haute responsabilité chez Dior, celle-ci leur expose : « No us, no you », autrement dit « sans nous, vous n’êtes rien ». Ce qui lui permet d’imposer ses conditions, dont un article sur le nouveau vaisseau amiral de la marque « avec Dior mentionné dans toutes les légendes ».
Des aspects que le réalisateur, fils d’un éditorialiste du New York Times, Max Frankel, et frère d’un journaliste exerçant à la télévision connaît bien. « Je viens d’une famille de journalistes, alors la décroissance des médias m’interpelle directement », a confié David Frankel, cité par le site québécois La Presse. « Le premier film était un récit initiatique, celui-ci parle des valeurs et de la morale, a-t-il souligné auprès du Guardian. Je vois Miranda comme quelqu’un d’héroïque. Elle est à la barre d’un navire en pleine tempête, déterminée à atteindre la terre ferme. »
Vente aux enchères
Il ne faut pas non plus affubler le film d’un costume trop grand pour lui. Le Diable s’habille en Prada 2 est avant tout une comédie et non un tract anticapitaliste (loin de là !). Les milliardaires qui croisent le chemin des héroïnes et peuvent tenir entre leurs mains pleines de billets verts l’avenir de Runway, ne sont pas des censeurs en puissance. Mais si, (ce n’est pas un spoiler, ne nous faites pas croire que vous pensez que le film puisse mal se terminer) tout est bien qui finit bien, il y a une réplique dont l’amertume laisse un drôle d’arrière-goût en bouche. « Nous sommes sur une planche à côté du Titanic en train de couler », lâche la rédactrice en cheffe, pas dupe que la mer n’a que provisoirement retrouvé son calme.
Enfin, et là, ce n’est pas du cinéma. Meryl Streep a annoncé au journaliste Andy Cohen que les tenues du Diable s’habille en Prada 2 seront vendues aux enchères. L’argent sera reversé au Comité pour la protection des journalistes, « pour des raisons évidentes », a ajouté l’actrice de 76 ans qui a célébré le journalisme d’investigation à travers son rôle dans Pentagon Papers de Steven Spielberg en 2017.



