Possession de Zulawski : un chef-d'œuvre cinématographique sur la douleur humaine
En 1981, Isabelle Adjani incarne deux rôles diamétralement opposés : la fiancée enjouée de Clara et les chics types de Jacques Monnet et l'épouvantable démon de Possession d'Andrzej Zulawski. Le réalisateur polonais filme en pleine tourmente émotionnelle un long-métrage qui n'est pas à proprement parler un film d'horreur conventionnel comme Alien. Il en emprunte certains codes pour, en réalité, nous parler de la souffrance d'un homme – en l'occurrence, la sienne propre. Il ne reste plus que quelques jours avant que ce film devenu culte ne quitte le replay d'Arte. Un conseil précieux : éloignez toutefois les enfants du téléviseur.
La complexité narrative de Possession
On ne prend pas possession de Possession sans disposer d'un trousseau de clés interprétatives. Chacun d'entre nous disposera d'une clé d'explication différente. Mais commençons par les faits non contestés : un agent secret rentre d'une mission ; il trouve sa femme, Anna, distante et étrangère. Elle a pris un amant et lui assène directement que l'autre lui est supérieur en tout point. On imagine d'abord qu'il s'agit d'un homme épris de new age. En réalité, l'amant se révèle être une créature en gestation monstrueuse...
La « Métamorphose » cinématographique de Zulawski
Le film halluciné de Zulawski baigne dans un climat qui évoque le Kafka de La Métamorphose pour imaginer cette créature en mutation constante, qui se nourrit des hommes qu'Anna assassine dans des scènes de transes à vous dresser les poils sur les bras. C'est avec cette chose tentaculaire et phallique – et non avec un homme – qu'Anna copule dans un appartement clandestin. Lorsque, à la fin du film, la créature achevée prend le visage du mari, Mark (Sam Neill), Zulawski boucle magistralement son affaire narrative.
Le film suggère avec force que nous n'étions pas dans le registre du « fantastique » pur, mais que la créature était une production mentale complexe. L'incarnation du poison dans la tête du mari trompé, rendu visible, incarné, organique. C'est ce qui fait de Possession un film expérimental au sens le plus radical : chez Zulawski, rien ne reste à l'état d'idée abstraite. Tout s'incarne physiquement. La douleur morale du mari devient physique palpable, la passion une folie dévorante, la religion un mysticisme troublant, la trahison un meurtre symbolique. L'intérieur psychologique déborde constamment. Il devient le dehors visible.
L'inéluctabilité du tragique humain
Une trahison humaine conventionnelle serait encore gérable – un rival humain se comprend ou se combat rationnellement. Mais elle est proprement inacceptable pour Mark, qui ne conçoit pas la vie autrement qu'avec sa femme adorée. Alors le cerveau du mari trompé fabrique quelque chose à la hauteur de l'incompréhensible absolu. Un monstre, parce qu'un simple homme n'aurait pas suffi à exprimer cette souffrance. Le poison se referme sur lui-même : la créature idéale qu'Anna fabrique avec ses meurtres successifs, c'est Mark, mais Mark débarrassé de sa propre identité. Et cela, aucun mari trompé ne peut le supporter psychologiquement.
C'est la boucle narrative fondamentale du film. On se quitte apparemment. On cherche l'autre dans d'autres corps désespérément. On le refabrique mentalement, on le régurgite presque dans cet amas gélatineux de viscères qui prend forme progressivement. On revient inévitablement. Et le monde, pendant ce temps, a continué de se fendre irrémédiablement.
L'homme derrière le monstre cinématographique
Le monstre de Possession n'est pas seulement le poison dans la tête de Mark. Il est surtout le poison dans la tête de Zulawski lui-même – et cette liqueur délétère s'est accumulée sur plusieurs années douloureuses avant d'exploser en 24 images par seconde. En 1977, Zulawski est à neuf jours seulement de la fin du tournage de Sur le globe d'argent, œuvre de science-fiction visionnaire sur une colonie humaine qui réinvente une religion pour asservir ses membres. Les autorités polonaises interrompent brutalement le tournage, y voyant une allégorie trop visible du communisme. On lui arrache un film des mains à neuf jours du clap de fin. Pour le cinéaste talentueux, c'est l'exil forcé.
Il se retrouve aux États-Unis dans un état de délabrement psychologique sévère. Les velléités de suicide sont attestées historiquement. Andy Warhol l'en aurait empêché personnellement. Son mariage avec l'actrice Malgorzata Braunek se défait progressivement. Il décrit une scène marquante : il rentre chez lui, l'appartement est vide inquiétant. Son fils de 5 ans est seul, couvert de confiture. C'est à partir de ce choc visuel profond qu'il écrit presque d'une traite le scénario dans un brouillard alcoolisé. On retrouve la scène réelle de l'enfant abandonné dans le film final. La double catastrophe – exil politique et rupture conjugale – se fond en un seul geste d'écriture cathartique puissant.
La douleur de Zulawski qui infecte le film
On peut donc affirmer que Zulawski arrive sur ce tournage avec trois catastrophes dans le corps et l'âme : un film confisqué injustement, un mariage défait douloureusement, un exil subi amèrement. Il ne fait pas simplement un film sur sa douleur personnelle. Il fabrique un film avec elle, comme matière brute essentielle. En 2018 dans un entretien aux Inrockuptibles, Isabelle Adjani le décrit comme « beaucoup plus déchaîné que son sujet », hystérisant « le plateau quotidiennement pour que la contagion opère véritablement ». Il ne dirige pas conventionnellement. Il infecte émotionnellement. Sam Neill admet plus tard que ce que Zulawski présentait comme « de la direction d'acteurs (était) juste de la maltraitance psychologique ».
Le scandale initial, puis la consécration culte
À Cannes en 1981, les sifflets et les applaudissements contrastés accueillent le film controversé. Le critique François Chalais écrit qu'il plaint autant ceux qui refuseront d'entrer dans le film que ceux qui s'y sentiront à l'aise étrangement. Possession ne laisse jamais le spectateur en dehors passivement. Il le contamine émotionnellement ou il le rejette violemment. En France, le film réalise 541 000 entrées. Ce n'est pas un triomphe commercial. Aux États-Unis, il est mutilé, remonté en simple film d'horreur basique et provoque l'incompréhension totale. En Allemagne, paradoxe ultime : le film tourné à Berlin n'y est distribué... qu'en 2009 seulement. La ville qui était son décor principal ne l'a vu qu'après la chute du Mur historique.
Pourquoi s'infliger aujourd'hui ce film de douleur intense ? Bien sûr, le cinéma est un divertissement populaire. Mais pas seulement réductible à cela. Le cinéma, c'est la rencontre de l'altérité profonde, le partage d'un point de vue qu'il soit amusé (Oury), sardonique (Chabrol), spectaculaire (Leone), pervers (Clouzot, Buñuel), mystique (Tarkovski, Bresson), chaleureux (Sautet, Jean Becker), intimiste (Truffaut), ou incommode et halluciné comme chez Zulawski qui partage avec le public la damnation des hommes : vouloir une chose et son contraire simultanément, lutter désespérément dans un monde où Dieu a disparu mais pas la « lèpre » qu'il leur inflige « pour le comprendre », comme le dit un personnage du film énigmatique.
Possession, d'Andrzej Zulawski. France-RFA, 1981, 2 heures 04. Avec Isabelle Adjani, Sam Neill, Heinz Bennent, Margit Carstensen, Johanna Hofer, Carl Duering, Michael Hogben. Disponible sur la plateforme d'Arte actuellement.



