Le triomphe discret d'un film politique aux Oscars
Vingt-huit années se sont écoulées entre la première nomination aux Oscars de Paul Thomas Anderson pour le scénario de Boogie Nights en 1998 et la cérémonie de dimanche dernier. La 98e édition des Oscars a été marquée par le triomphe éclatant de son film Une bataille après l'autre, qui a remporté six statuettes prestigieuses.
Un triplé historique pour un auteur complet
Parmi ces récompenses figurent trois Oscars majeurs : meilleure adaptation (tirée de Vineland de Thomas Pynchon), meilleur réalisateur et meilleur film. Cette reconnaissance couronne le parcours exceptionnel d'un véritable auteur à l'européenne, qui écrit tous ses films et a construit en trois décennies une œuvre d'une ambition rare.
L'univers cinématographique de Paul Thomas Anderson est hanté par les fantômes de Stanley Kubrick et Robert Altman, travaillé par des thèmes récurrents comme le sadisme (dans There Will Be Blood et Phantom Thread) et l'emprise d'un individu sur un collectif (dans Boogie Nights, Magnolia et The Master).
Une stratégie promotionnelle d'une redoutable intelligence
Ce qui distingue particulièrement Une bataille après l'autre, c'est sa stratégie de communication d'une intelligence remarquable. Le film maintient un silence absolu sur ses véritables enjeux politiques, pourtant d'une brûlante actualité.
Le long-métrage constitue en effet une critique acerbe de plusieurs réalités américaines contemporaines :
- La guerre menée par l'administration Trump contre les immigrés clandestins
- La faillite de la gauche américaine
- La montée en puissance du suprémacisme blanc
Ces thèmes n'ont pourtant jamais été évoqués durant toute la campagne marketing du film, ce qui constitue un cas unique dans l'histoire des Oscars.
Une promotion soigneusement contrôlée
Contrairement aux pratiques habituelles pour les grands films prestigieux, Warner Bros a adopté une approche radicalement différente pour Une bataille après l'autre. Le studio a délibérément évité :
- La présentation dans les grands festivals internationaux
- Une sortie en fin d'année, période traditionnelle des campagnes oscarisées
- Les conférences de presse habituellement associées à ce type de production
Leonardo DiCaprio, la plus grande star masculine hollywoodienne, n'a accordé qu'une poignée d'entretiens, dont le plus long était un dialogue avec Paul Thomas Anderson lui-même. Cette technique habile a permis d'éviter les questions délicates sur les dimensions politiques du film.
Une communication tournée vers les nouvelles générations
En l'absence des campagnes marketing traditionnelles, Warner Bros a concentré ses efforts promotionnels sur TikTok. La jeune révélation du film, Chase Infiniti, a entraîné les vétérans DiCaprio et Del Toro dans des vidéos humoristiques où ils jouent des baby-boomers dépassés par la technologie.
DiCaprio est également apparu dans le podcast des frères Kelce, champions de football américain, s'adressant ainsi à une Amérique différente du public traditionnel des films d'Anderson.
La réalité rattrape la fiction
Le plus étonnant est que toute la promotion du film était terminée quand la réalité a rattrapé la fiction. En décembre et janvier derniers, le monde a assisté médusé aux affrontements entre l'ICE (l'agence de l'immigration et des douanes) et des citoyens indignés à Minneapolis, faisant deux morts civils.
Le film multirécompensé montre pourtant des personnages en lutte contre une armée américaine mobilisée pour l'arrestation de clandestins, principalement latinos. Mais jamais l'équipe du film n'a établi de parallèle avec ces événements récents.
Le silence éloquent d'Hollywood
Ce grand silence reflète la prudence actuelle du milieu hollywoodien. Alors que pendant le premier mandat de Donald Trump, les appels à la résistance se multipliaient, le secteur reste aujourd'hui extrêmement discret, surtout depuis que des comiques comme Stephen Colbert et Jimmy Kimmel ont été directement visés par le pouvoir.
La situation est d'autant plus complexe que Warner Bros, qui a produit Une bataille après l'autre, est en voie d'être racheté par Paramount, dont le patron David Ellison est proche du président américain.
Un succès commercial et critique
Grâce à cette approche subtile, Une bataille après l'autre est devenu le plus grand succès commercial de la carrière de Paul Thomas Anderson, jusqu'alors davantage admiré par ses pairs que par le grand public.
Les spectateurs qui découvriront le film recevront pourtant un message politique clair : une ironie cinglante contre les précautions de langage de la gauche, une condamnation absolue de l'inhumanité du traitement des migrants, et une indignation face au racisme d'un certain establishment américain. Le message, bien que dissimulé, parvient parfaitement à destination.



